YOKO TSUNO
Introduction :
Comment j’ai rencontré la fille qui m’a réconcilié avec les Japonais
Mes premiers souvenirs de Yoko se perdent un peu dans les brumes de mes cinq ou six ans. Il me semble avoir lu des extraits de l’Orgue du Diable, publiés dans le Journal de Spirou, dont les numéros paraissaient après leur édition initiale dans des gros albums reliés. Tintin, Pilote et Mickey en faisaient autant, et c’était un bon moyen pour ceux qui avaient manqué les numéros de rattraper leur retard, et surtout de pouvoir lire d’une traite les histoires diffusées à un rythme hebdomadaire, s’épargnant ainsi la torture d’attendre la suite de leurs histoires préférées.
J’avoue ne pas y avoir compris grand-chose, d’autant plus que je n’avais eu à ma disposition que la fin de ce deuxième épisode des aventures de Yoko Tsuno. Mais j’ai été charmé par l’ambiance mystérieuse de cette histoire, l’une des meilleures de la série. La belle Asiatique arpentant les souterrains d’un château avec sa lampe stylo, pour affronter un sinistre personnage coiffé d’un casque inquiétant, m’a séduit d’emblée. Peu de temps après, ma sœur aînée se procura l’album (déjà édité par Dupuis en 1973) que nous emportâmes lors d’un séjour aux sports d’hiver, en Autriche ou en Suisse, je ne sais plus. Ce fut un bonheur de découvrir l’histoire complète, et je m’amusais à en rejouer les scènes les plus marquantes avec mes figurines d’Action Joe, en particulier celle où le malheureux père d’Ingrid Hallberg se fait descendre au fusil à lunette par le méchant de service.
L’autre histoire découverte dans la même période (vers 1975-76) fut La Forge de Vulcain, sans doute cette fois dans l’album que j’eus l’occasion de parcourir chez des amis de mes parents, ou au sein de la famille. Peut-être mon oncle Daniel, grand amateur de BD et fan de Yoko Tsuno. Mais je n’avais pas retenu le titre, ne me souvenant que de personnages à peau bleue (les Vinéens), de grottes, de champignons géants et de squelettes de dinosaures. Ce qui m’amena à me faire offrir le Trio de l’Etrange, premier album de la série, sur la couverture duquel figurait Khâny, l’amie vinéenne de Yoko, en croyant avoir affaire à l’album susnommé. Petite déception, mais pas tant que ça : l’histoire était bonne, et avait le mérite de me faire découvrir la série depuis le début, série que j’ai complétée au fil du temps, mes dernières acquisitions remontant à l’été 2026.
Il fallait bien quelqu’un comme Yoko Tsuno pour corriger, dans l’esprit de l’enfant que j’étais, l’image désastreuse des Japonais que véhiculaient, chez moi et bien d’autres, des BD comme Buck Danny (les premiers albums consacrés à la guerre du Pacifique), ou de nombreux films de guerre américains des années 1940-1950 diffusés à la télé française. Perfides, cruels, fanatiques, mais heureusement toujours en retard technique sur l’Occident, ces vilains Jaunes à peine humains n’avaient rien pour plaire. Humaniste et à la pointe du progrès, l’électronicienne Yoko Tsuno constitua un contrepoids bienvenu, comme plus tard des séries TV comme Shogûn, diffusée en France en 1983, ou de films comme Furyo (Merry Christmas Mr Lawrence) de Nagisa Oshima, sorti sur les écrans la même année et qui fut pour moi un choc culturel et émotionnel.
Toutes ces œuvres eurent le mérite de me faire découvrir un peuple, un pays et une culture qui n’ont cessé depuis de me fasciner. Et c’est à Roger Leloup, le créateur de Yoko Tsuno, que je le dois pour une bonne part.
Roger Leloup, vétéran de la BD franco-belge.
Né le 17 novembre 1933 à Verviers, en Belgique, Roger Leloup est donc âgé de 92 ans à l’heure où j’écris ces lignes. Un record de longévité, digne des vétérans Tibet et Duchâteau, ses compatriotes créateurs de Ric Hochet ! Et d’autant plus méritoire que ce Maître Yoda de la BD est encore productif, puisque le 32ème album est sorti à la fin août 2026. Pour ce qui est de la qualité, il y aurait à redire, mais n’anticipons pas.
Fasciné par les avions de guerre qui survolaient la Belgique pendant la Seconde Guerre Mondiale, et initié par son grand-père à la technique et aux sciences, le jeune Roger Leloup se lance très vite dans le modélisme et le dessin d’engins de toutes sortes, allant jusqu’à concevoir des planeurs téléguidés, construire un circuit ferroviaire, etc...Si tous les véhicules l’intéressent, il a une prédilection particulière pour les avions, l’amenant plus tard à passer son brevet de pilote. Mais c’est en tant que chef de char qu’il effectuera son service militaire.
Avec une telle passion, on se serait attendu à le voir embrasser une carrière d’ingénieur ou de mécanicien, mais Roger Leloup est aussi un grand lecteur de romans d’aventures et de science-fiction (Jules Verne, Conan Doyle), d’oeuvres plus romantiques (les sœurs Brönte) ou légendaires (les mythes germaniques, notamment). Il adore aussi dessiner, et fait des études d’arts décoratifs à l’institut Saint-Luc de Liège, ce qui aurait pu déboucher sur une carrière de dessinateur publicitaire, en attendant mieux.
En 1950, sa rencontre avec Jacques Martin (déjà auteur d’Alix) sera décisive. C’est ce dernier qui le fera entrer dans l’équipe du journal Tintin, où il fera fonction de décoriste pour Martin, puis Hergé lui-même. C’est à Leloup que l’on doit, entre autres, la gare de Genève-Cornavin et le char bordure de l’Affaire Tournesol, ou le fameux jet privé à voilure variable du milliardaire Carreidas, dans Vol 714 pour Sydney. Occupé à de multiples tâches, Roger Leloup devra attendre la fin de l’année 1968 pour esquisser les traits de la jeune Japonaise qui va transformer sa vie.
Qui est Yoko Tsuno ?
Une femme venue d’ailleurs.
Au départ, Yoko ne fut créée que pour former un trio avec deux personnages de BD déjà existants, Jacky et Célestin, dont les aventures conçues par Peyo étaient publiées chez Dupuis. Plusieurs dessinateurs s’y étaient consacrés depuis sa création en 1962, dont François Walthéry, qui créera lui-même sa propre héroïne, l’hôtesse de l’air Natacha, en 1970.
Peyo voulait renouveler Jacky et Célestin, et souhaitait en confier le dessin à Roger Leloup. Ce dernier s’attelle à la tâche, et dessinera Yoko (qui ne s’appelle pas encore Tsuno) pour prêter main-forte aux deux héros éponymes de la série, dans un récit intitulé l’Araignée qui volait (qui sera abandonné avant d’être repris plus tard, avec d’autres mini-récits, dans l’album Aventures Électroniques -n°4, publié en 1974). Il conçoit assez vite pour elle une série à part entière, dont les premières planches (celles du Trio de l’Etrange) étaient au départ destinées à un éditeur allemand. Dupuis fut également intéressé, mais demanda à tester Yoko dans plusieurs mini-récits publiés dans Spirou.
Débarrassée de Jacky et Célestin (qui seront de fait plus tard remplacés par Vic et Pol) Yoko tiendra le rôle principal dans quatre autres histoires courtes publiées en 1970 et 1971 : Hold-up en Hi-Fi, L’Ange de Noël, La Belle et la Bête et Cap 351 (la première et la troisième étant scénarisées par Maurice Tillieux, dont on reconnaît bien le style assez proche du polar, aux frontières de la SF. Le succès rencontré décida de la suite, à savoir la sortie en épisodes dans Spirou, puis la publication en album, du Trio de l’Etrange.
Pourquoi une Japonaise ? Leloup voulait une héroïne asiatique et avait d’abord songé à une Chinoise, mais le seul pays à la fois développé et en paix à cette époque, le plus ouvert à l’Occident, avec une culture relativement bien connue en Europe était alors le Japon (nous sommes peu après les JO de Tokyo en 1964, et le premier James Bond tourné dans ce pays, en 1967 : On en vit que deux fois). Il y avait aussi, dans cette période, une actrice japonaise du nom de Yoko Itani (ou Yoko Tani, 1928-1999), née à Paris, que Roger Leloup admirait depuis son enfance. C’est son prénom et son visage qui inspirèrent ceux de l’héroïne de papier.
Restait le nom de famille de Yoko. Il y eut pour cela quelques hésitations. Leloup avait pensé à « Shirisho ». Tillieux le convaincra d’adopter un patronyme plus court, et le choix s’arrêta sur « Tsuno », qui est le nom d’une ville japonaise. « Tsu » sonnait chinois, « No » évoquait le théâtre japonais : c’était parfait !
Pour ce qui est de la famille de Yoko, les choses se construiront par la suite, et feront même l’objet d’un livre illustré intitulé L’écume de l’aube (publié chez Duculot en 1991) qui apparaît comme la version la plus complète et définitive des origines de Yoko, sur lesquelles on apprend déjà pas mal de choses dans le 9e album (La fille du vent). Son père, Seiki Tsuno (également prénommé Susuki dans l’une des premières allusions à son existence, dans la conclusion de La Belle et la Bête) est un géophysicien (à l’origine, il devait être électronicien) renommé et « très occupé ». Sa mère, Masako Ishida, femme au foyer, d’origine chinoise par sa mère, est elle aussi « débordée ». Par quoi ? Mystère, Yoko étant fille unique. Un peu livrée à elle-même, cette dernière trouvera un éducateur dévoué et un second père en la personne d’Aoki (ancien kamikaze sauvé du crash en mer de son avion par Onoué Tsuno, le grand-père de Yoko) travaillant comme jardinier dans le monastère bouddhiste voisin de la maison de ses parents, dans l’île de Kyushu.
Après des études d’électronique, la jeune Yoko émigre en Europe pour travailler dans la recherche, vivant de divers jobs ou de missions ponctuelles qui lui feront mener une vie d’aventures extraordinaires.
Une femme à la fois moderne et traditionnelle, efficace et (trop?) sensible.
Modernité d’abord. Dans ses premières apparitions, Yoko s’impose comme une femme moderne, indépendante et surtout compétente. Dans sa branche d’abord, l’électronique : réparation de chaîne hi-fi (l’Ange de Noël), guidage de fusée (Cap 351), test de système de surveillance (le Trio de l’Etrange). Elle montrera par la suite ses capacités de pilotage de tous les types d’appareil, du planeur aux vaisseaux extra-terrestres, en passant par les prototypes terriens les plus avancés d’engins volants, comme le « Tsar » (Le Septième code).
Yoko est aussi très sportive, et pratique évidemment les arts martiaux (aïkido, kyudo -tir à l’arc japonais- kendo, etc...), reproduisant ainsi le cliché très occidental exigeant que tout sujet du Tenno soit un pratiquant redoutable de ces sports de combat. La jeune femme n’a nul besoin de protecteur. Lorsqu’elle se fait traiter de « singe jaune » par le méchant de service, dans l’Orgue du Diable, elle envoie celui-ci bouler sur le pavé du château du Katz.
Yoko n’est pas encombrée d’un fiancée ou d’un mari, et sa vie sentimentale, si elle n’est pas vide, se révèle fort chaste. Tout au plus croit-on deviner un certain penchant pour Vic, contre lequel elle s’appuie tendrement à la fin du Feu de Wotan. Mais être debout à deux sur une planche à voile n’est pas une posture propice à de plus amples épanchements.
Les première aventures de Yoko Tsuno la montrent aussi dans des vêtements féminins à la mode de la fin des années 1960: robe moulante rouge assez courte, collants noirs, sous-pull à col roulé et bottes. On est pas loin des héroïnes de Chapeau Melon et Bottes de Cuir, série télé britannique de cette époque, quelque part entre Mme Peel (sublime Diana Rigg !) et Tara King (nettement moins attrayante à mon goût). Par la suite, sa garde-robe se diversifiera considérablement, surtout à l’occasion de ses voyages dans l’espace et dans le temps.
Yoko parle couramment (en sus du japonais et du chinois) français, anglais et allemand, et le lecteur a du mal à imaginer qu’elle puisse avoir un accent quelconque.
Elle communique aussi parfaitement avec des Flamands du XVIe siècle, ou des Chinois du XIe.
L’identité japonaise de Yoko relève d’abord, il faut bien le dire, d’un vernis exotique non exempt de clichés destinés à satisfaire les attentes de l’Occidental moyen. Dans l’Orgue du Diable, que nous sort-elle pour en mettre plein la vue à ses hôtes du château du Katz ? Un kimono, bien sûr ! Tout aussi convenu, mais plus crédible, est l’attachement de la jeune femme à la religion de dominante de son peuple. Cela relève d’abord du clin d’oeil, à la page 37 du Trio de l’Etrange, lorsque Yoko trébuche bêtement dans une galerie, faisant du bruit qui alerte le méchant : elle se punit en pensée, dans une bulle illustrée d’une image d’elle-même fessée par Bouddha pour sa maladresse.
Cela devient plus sérieux au début de l’album La fille du vent. Se voyant menacée par d’inquiétants ninjas, elle trouve refuge dans un temple et s’adresse ainsi à une immense statue de Bouddha :
« Oh ! Tu m’impressionneras donc toujours autant ! Il est vrai que je ne viens jamais te voir que pour demander ! Mais cette fois, Bouddha, j’ai vraiment besoin de ton aide ! » (p.11) Appel entendu cinq sur cinq, puisqu’un prêtre heureusement présent malgré l’heure tardive va s’empresser de lui donner un coup de main...et administrer un autre bon coup de sabre en bois sur la tête d’un ninja. Notons au passage que Leloup ne tombe pas dans le panneau de la fascination suscitée en Occident par les fameux ninjas, qui envahissaient les salles obscures des années 80 dans moult films nanardesques, son héroïne les qualifiant à juste titre de « secte d’assassins. »(p.12)
Si Yoko Tsuno est une femme courageuse et déterminée, qui n’hésite pas à dire son fait au premier fâcheux qui se présente, aussi puissant fût-il, quitte à se mettre parfois bêtement en danger, elle a aussi le chic pour se faire des amis partout, sur cette planète ou au-delà. Khâny, Ingrid, Eva, Cécilia...la liste est longue, et très féminine, mais on y trouve aussi un extra-terrestre insectoïde (Xunk, dans les Titans, n°8) ou un robot humanoïde (Les Archanges de Vinéa, n°13), dont elle n’est pas loin de tomber amoureuse. La jeune Japonaise accorde beaucoup d’importance à ces amitiés, s’efforçant même de gagner, avec un brin de masochisme, celle de la fort désagréable Myrka, qui dirige l’équipe de polissage du miroir géant d’Ixo (La lumière d’Ixo, n°10). Et au fil des albums, elle a de plus en plus souvent la larme à l’oeil, regrettant toujours d’avoir été plus ou moins liée à la mort de certains de ses ennemis.
Ainsi, dans la Forge de Vulcain (n°3), se fend-elle de cet épitaphe pour Karpan, l’infect Vinéen qui s’apprêtait à déclencher un terrible cataclysme : « Malheureux Karpan ! Il rêvait de dominer par le feu et par le sang...et son linceul en a pris les couleurs ! » C’est tragique, mais on est quand même bien content d’en être débarrassés, soit dit en passant. Il n’empêche que l’on ne peut que souscrire à cette phrase de Yoko, gravée en caractères vinéens sur le monument funéraire édifié pour son ami Xunk :
« Les formes qui différencient les êtres importent peu si leurs pensées s’unissent pour bâtir un univers. » (n°8, p.46)
C’est à partir du n°16, Le Dragon de Hong Kong, que la sensibilité de notre héroïne vire à la mièvrerie, dans une histoire invraisemblable de créature mutante apprivoisée par une orpheline, sorte de Yoko miniature que la Japonaise décidera d’adopter à la fin de l’album. Par la suite s’ajouteront à cet embryon de famille une petite princesse chinoise venue du XIe siècle, deux robots-poupées (Myna et Angela) une ado rebelle un peu casse-couilles d’origine russo-écossaise (Emilia), elle-même flanquée d’un chien alcoolique nommé Raspoutine, et enfin Bonnie, une jeune métisse britto-kényane.
Visiblement, la fille unique des Tsuno était en manque de famille nombreuse, et fait preuve d’un cosmopolitisme qui donne le vertige.
Vic et Pol, parfaits sous-fifres ?
On constate souvent, dans pas mal d’oeuvres de fiction, que certains personnages secondaires, affectés au rôle ingrat de faire-valoir du héros ou de l’héroïne, finissent par lui ravir la vedette du fait de leur caractère plus réaliste, de leurs défauts ou faiblesses qui les rendent plus humains, et donc plus attachants. Combien de tintinophiles, dont votre serviteur, ne préfèrent-ils pas Haddock à Tintin ?
Rien de tel ici, car les deux comparses de Yoko Tsuno n’ont à aucun moment menacé de lui faire de l’ombre, à quelques rares moments près. C’est d’ailleurs assez ironique, quand on se rappelle, comme nous l’avons vu au début de cet article, que c’est Yoko qui avait été créée pour servir de faire-valoir à Vic et Pol, avatars des disparus Jacky et Célestin.
Les deux types occupent toutefois les trois premières planches du Trio de l’Etrange, avant que la jeune Japonaise ne commence à leur voler la vedette dans les trois dernières vignettes de la page 5 : d’abord simple ombre chinoise surgie d’une benne à béton accrochée à une grue, elle apparaît en pleine lumière, sûre d’elle même, télécommande à la main. Fini pour vous, les mecs !
Mais présentons sans plus attendre nos deux sous-fifres, dont les patronymes sonnent déjà le glas de toute prétention à incarner autre chose : Vic Vidéo et Pol Pitron. Peut-on faire plus ringard ?
Vic Vidéo, comme son nom l’indique, est réalisateur pour la Télévision Nationale au début du Trio de l’Etrange. S’il avait été boulanger, Leloup l’aurait sans doute appelé Chris Croissant. Brun, plutôt beau gosse, Vic est un type sérieux, au sens de l’humour assez limité. Et le malheureux s’ennuie ferme à faire une émission sur le sommeil, tournée en studio, rêvant de produire lui-même des reportages sur des sujets plus intéressants. Il a pour collègue et ami Pol Pitron, un rouquin dont le nom laisse deviner au lecteur le plus obtus que ce gars jouera le rôle du bouffon de service. Cameraman, il entre dans l’histoire en tombant de son siège, après été réveillé en sursaut par Vic pendant le tournage de la 3e partie de l’émission citée plus haut. Il est vrai que nous sommes en pleine nuit (p.3) :
« Pas fou, non, de crier comme ça dans une émission sur le sommeil ! Tu m’as réveillé !
-Tu es très drôle, Pol Pitron, rétorque Vic, et tu t’expliqueras avec les copains s’ils sont obligés de passer la nuit à cause de toi ! »
Et voilà...en quelques vignettes, le ton est donné, les caractères sont campés et n’évolueront plus vraiment. Vic le brun raisonnable, Pol le pitre roux (un peu comme Tumbler et Tuckson dans Buck Danny), au service de Yoko l’aventurière qui les arrachera à leur médiocre quotidien. S’ils ne s’ennuieront plus, les deux amis ne feront que changer de patron, ou plutôt de patronne, à laquelle ils serviront de larbins. Triste destinée du mâle blanc !
Dès l’Orgue du Diable, Vic et Pol se voient cantonnés au rôle de chauffeurs et de porteurs de valises, restant complètement en retrait lors du règlement de compte final avec le méchant. Le lecteur leur découvrira des compétences inattendues chez des professionnels de la télévision à partir du 3e opus (La Forge de Vulcain). Arrivée de façon rocambolesque sur une plate-forme pétrolière en péril, au large de la Martinique, Yoko découvre qu’il ne reste sur place que trois hommes, le reste de l’équipe ayant été évacuée. Pour effectuer une tâche de sauvetage -en l’occurrence celle d’un engin vinéen bloqué sous les piles de la plate-forme- il faudrait du renfort.
« Prenez mes deux compagnons ! s’exclame Yoko. Ils en valent dix ! »
Et hop, ni une ni deux, l’ingénieur en chef accepte, et voilà les deux gars promus ouvriers sur plate-forme off-shore, et apprennent le métier en cinq minutes.
Dans l’album suivant (Message pour l’éternité), c’est encore plus fort. Alors que Vic et Pol ne semblent posséder au mieux qu’une licence de pilotage civil sur avions de type Cessna, ils vont se retrouver aux commandes d’un appareil stratosphérique dérivé de l’U2 pour emmener le planeur de leur copine aux confins de l’Afghanistan, de la Chine et de la Russie. Et tout cela depuis la Suisse, avec ravitaillement en vol par un avion tanker britannique. Certes, ils ont suivi un stage de formation de trois semaines, mais ça ne fait quand même pas beaucoup, surtout pour effectuer une mission ultra-secrète aussi périlleuse. Leloup se tire de cette invraisemblance par un pilotage largement assisté par ordinateur -ce qui est assez pionnier, à ce niveau, en 1975- mais quand même…
Comme dirait le sapeur Camembert, une fois que les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. On ne s’étonnera donc plus de voir les deux copains effectuer n’importe quelle tâche, qu’il s’agisse de piloter des vaisseaux spatiaux extra-terrestres, bricoler dans l’espace, ou tenir compagnie à des enfants vinéens surdoués. Il n’y a que dans le laboratoire de La Frontière de la Vie (n°7) qu’ils paraissent totalement inutiles.
Au fil du temps, leur présence elle-même s’estompe, supplantés qu’ils sont par les nombreux nouveaux amis de Yoko. Si Vic s’efface assez vite, Pol se maintient un peu plus par ses pitreries, de plus en plus faibles, et disons-le, plus drôles du tout. Sa rencontre avec Mieke, une jolie Flamande un peu niaise qui va tomber sous son charme, va accélérer sa mise en retrait à partir du n°20 (L’Astrologue de Bruges).
Vue d’ensemble de la saga de Yoko Tsuno, de l’excellence au naufrage.
Contrairement à de nombreuses séries de BD, dont l’évolution reproduit une courbe en cloche (en trois phases classiques : débuts maladroits mais prometteurs, apogée puis déclin), les aventures de Yoko Tsuno peuvent se découper en deux parties d’inégale longueur :
-Du Trio de l’Étrange à la Proie et l’Ombre (n°1 à 12), Leloup met la barre assez haut, avec des histoires bien construites, rythmées et passionnantes. Le dessin, qu’il s’agisse des personnages, des décors ou des machines, est de très bon niveau. Petit coup de chapeau au passage pour les vignettes consacrées à la Martinique dans la Forge de Vulcain (n°3), île où j’ai vécu entre 1978 et 1979 : bonne reconstitution de l’aéroport du Lamentin et de la ville de Saint-Pierre (hormis cet agent de la circulation coiffé d’un casque colonial totalement anachronique, car tombé en désuétude dans les années 1950). Ce sera encore plus spectaculaire dans la Frontière de la vie (n°7), avec la ville historique de Rothenburg ob der Tauber, en Bavière, représentée à taille réelle et en maquette. Quel travail !
Performance d’autant plus remarquable que Leloup assumait presque toutes les tâches avec le concours du studio Leonardo pour les couleurs, elles-mêmes de bonne qualité selon les standards de l’époque.
L’auteur de ces lignes retiendra particulièrement, outre l’Orgue du Diable, le fascinant Message pour l’éternité, les palpitants et émouvants Trois soleils de Vinéa (n°6), sans oublier la très touchante Frontière de la Vie, ou la déchirante Fille du Vent.
-Des Archanges de Vinéa à l’Intelligence intemporelle (n°13 à 32), on assiste au lent et triste déclin d’une œuvre, toujours portée à bout de bras par un auteur courageux et endurant, mais dont les capacités ont fini par atteindre leurs limites.
Les histoires deviennent de plus en plus tarabiscotées et ennuyeuses, au point qu’on les a oubliées à peine a-t-on terminé de les lire, déçu de constater que les quelques bonnes idées de départ ont été bien mal exploitées. Les personnages finissent par tous se ressembler, tels des mannequins androgynes ne disposant que d’une gamme limitée de visages et de coiffures. La représentation humaine n’a jamais été le point fort de Roger Leloup, et c’est là que le graphisme se dégrade le plus, au point d’en être carrément hideux dans les tous derniers albums. Les personnages perdent tout relief, yeux et visages sont mal proportionnés, et ils deviennent encore plus raides que les robots qui envahissent les dernières histoires. Les décors et les véhicules finissent également par souffrir de la faiblesse grandissante d’un auteur qui aurait dû se résoudre depuis longtemps à prendre sa retraite.
Pour écrire cet article et terminer ma collection, je me suis obligé à acheter les n°29, 30 et 31, et escomptait me procurer le 32 à sa sortie, fin août 2026. Mais l’écoeurement fut tel que je me suis contenté de le parcourir en librairie, pour constater que le navire avait achevé de sombrer. Quelle tristesse ! Il est vraiment temps de raccrocher, Roger…
Principaux thèmes.
Le triomphe de la technologie.
En cette décennie 2020, marquées par les ravages du téléphone portable sur les cerveaux et l’inquiétude quant aux retombées du développement de l’intelligence artificielle sur l’économie et la société des pays développés, la technophobie semble avoir de beaux jours devant elle. Les années 1970-80, période de l’apogée des aventures de Yoko Tsuno, n’étaient pas en reste non plus , comme en témoignent des films très anti-robots comme Mondwest et sa suite Futureworld, sans oublier l’incontournable Terminator. Mais l’oeuvre de Roger Leloup ne s’inscrit pas dans cette tendance.
D’une manière générale, la science-fiction qui est la sienne reste résolument optimiste, qu’il s’agisse des réalisations humaines ou de la science extra-terrestre. Certes, il y a toujours un péril quelque part, sinon il ne se passerait rien d’intéressant. L’ordinateur géant utilisé par les Vinéens dans le Trio de l’Etrange finit ainsi par donner naissance à une sorte de créature parasite dotée de libre-arbitre et animée de mauvaises intentions, faisant du vilain Karpan son exécuteur des basses oeuvres. Ce sera peu ou prou le même problème dans les Trois soleils de Vinéa, avec la tyrannie du « Guide Suprême », où une super-mémoire censée conserver les qualités des plus grands savants de la planète se transforme elle-aussi en personnalité autonome, soucieuse avant tout de dominer au nom d’un bien commun défini par elle-même.
Mais qu’il s’agisse d’intelligence humaine mise en boîte, de cerveaux électroniques ou de robots autonomes, la solution finit toujours par être trouvée, et c’est la technologie qui permet la victoire du Bien. La plupart des robots humanoïdes sont en effet plutôt sympathiques, et ne cherchent jamais à exterminer les Humains. Dans les Archanges de Vinéa, leur mission est avant tout de protéger des jeunes gens mis en hibernation des mauvaises intentions d’une reine tyrannique (qui se révélera être un robot, elle aussi).
L’intelligence artificielle nommée Akina, qui apparaît dans Les exilés de Kifa, est une précieuse auxiliaire de pilotage, aussi fiable que loyale, humanisée par un visage de synthèse apparaissant sur un écran. C’est une sorte d’Alexa ou de Siri à la sauce vinéenne, qui a cependant la bonne idée de ne pas trop se mêler de tout ce qu’elle entend. Yoko lui fait tellement confiance qu’elle la télécharge sur son avion russe, le « Tsar », récupéré dans l’album Le Septième Code.
Tout comme dans les aventures de Blake et Mortimer, la science n’est finalement que ce que les Humains en font, pour le bien ou le mal. Dans La Spirale du temps (n°11), on apprend que la Terre sera anéantie dans le futur (en l’an 3872 pour être exact) par une effroyable « bombe à contraction », dont les origines seront à chercher du côté d’une entité extra-terrestre tombée sur terre bien avant notre époque, et dénichée malheureusement par les Japonais pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Mais qui va nous délivrer de ce péril ? Une machine à voyager dans le temps inventée dans ce même futur, qui permettra à Yoko de conjurer le fléau à sa source. C’est parfois le mal lui-même qui se charge de faire le ménage, comme dans Le Feu de Wotan, où des méchants tentent de s’emparer d’un système de récupération de l’énergie de la foudre pour en faire une arme absolue. Ils en seront les premières victimes.
Le plus souvent, les scientifiques mis en scène par Leloup ne sont pas mal intentionnés, au contraire. Si l’on reste sur Terre (nous verrons plus loin, dans une partie spécifique, ce qu’il en est des Vinéens), on peut prendre divers exemples :
-le facteur d’orgues Helmut Hartmann, créateur de l’Orgue du Diable au XVe siècle, puis le paisible Otto Meyer, qui a retrouvé son invention cinq cents ans plus tard, n’étaient animés que par leur passion : la musique...et ont été dans les deux cas victimes de leur entourage.
-le docteur Schultz, dans la Frontière de la vie, prélève certes du sang à Ingrid Hallberg sans son consentement (ou plutôt envoie sa nièce Eva jouer les vampires), mais c’est pour une bonne cause : ramener à la vie sa fille Magda, maintenue en hypothermie profonde depuis un bombardement allié sur la ville de Rothenburg, en 1945.
-le docteur Webbs, dans la spirale du Temps, pense sincèrement tirer un profit sans trop de nuisances des formidables connaissances de l’entité extra-terrestre qu’il nourrit au coeur de la Montagne du Dragon, sur l’île indonésienne de Sulawesi. Néanmoins, tel l’apprenti-sorcier, il finira mal.
La rigueur scientifique, ou du moins le souci de donner un vernis crédible à la SF sauce Leloup, tend toutefois à se dégrader (tout comme la qualité d’ensemble de la série) à partir du n°16 (le Dragon de Hong-Kong, déjà cité), et surtout du n°17, Le matin du monde, où l’on voit surgir des ptéranodons à Bali au XIVe siècle ! Monstres géants naturels ou artificiels et savants-magiciens-sorciers de plus en plus loufoques commencent à proliférer, ainsi que des créatures robotiques tenant largement de l’ange, du lutin ou de l’elfe. Avec l’âge, dans un processus qui semble relever de la régression infantile, la passion du merveilleux a envahi l’esprit de l’auteur au détriment de ce qui faisait jusque-là l’intérêt de son œuvre.
Voyages, voyages…
Le moins que l’on puisse dire, avec Yoko Tsuno, c’est que l’on voit du pays ! Une quinzaine sur Terre, et quelques planètes, dont certaines dans une autre galaxie. Plutôt dépaysant, même si l’on relève quelques constantes et lieux privilégiés, qui sont évidemment ceux de l’auteur. Le nombre total de lieux visités en surface (car on verra que Yoko se balade beaucoup sous terre ou sous l’eau) s’élève selon mes estimations à 39, sur 32 albums au total.
Les statistiques sont les suivantes :
-L’Europe arrive largement en tête (48 % des récits), avec une prédominance de l’Écosse (où Yoko finit par élire domicile à partir de l’opus 25 (La Servante de Lucifer) et de l’Allemagne (Rhénanie surtout).
-L’Asie, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ne représente que 23 % des histoires, le pays d’origine de Yoko n’apparaissant qu’une fois, soit quatre fois moins que la Chine (Hong Kong inclus).
-L’espace extra-terrestre, de la banlieue de notre planète à la galaxie M-33 (région d’origine des Vinéens), compte également pour 23 %
-Le monde souterrain (grottes, bases secrètes et autres lieux enfouis) pèse également très lourd : 40 % des albums.
-Yoko aime aussi voyager sous l’eau, dans un vaisseau ou en tenue adaptée : c’est le cas dans plus de 15 % de ses aventures.
Et n’oublions pas les voyages temporels, qui tendent à se multiplier après l’arrivée du « translateur » de Monya. On relève ainsi neuf escapades dans le passé, mais aucune dans le futur, notre héroïne ne semblant pas trop curieuse de voir ce que nous réserve l’avenir (et je dois dire qu’au vu de l’évolution de notre monde, je n’y tiendrais pas trop non plus). Les époques visitées sont respectivement, dans l’ordre des albums :
-L’île de Sulawesi (Indonésie) en 1943, sous l’occupation japonaise. (n°11)
-Bali, en 1350 (n°17)
-Bornéo, en 1520 (idem)
-Bruges, en 1545 (n°20)
-Région de Guilin, en Chine, en 1021 ( à deux reprises, dans La Jonque céleste, puis La Pagode des Brumes, n°22 et 23).
-Dans l’Écosse de 1934 (n°26)
-Même région, mais en 1935 (n°29)
-Idem, au XIIIe siècle (n°31).
Remarquons au passage que les aventures de Yoko Tsuno prennent bien garde d’éviter les sombres aspects de certaines périodes (ce qui était le cas de pas mal d’autres BD de la même génération). La deuxième guerre mondiale et les régimes totalitaires, qui ont pourtant inspiré bien d’autres auteurs, ont été traités avec beaucoup de pudeur par Roger Leloup dans les rares albums qui y font allusion.
Dans La fille du vent, les combattants japonais sont avant tout des patriotes, morts pour leur pays, comme l’équipage du cuirassé « Yamato », coulé le 7 avril 1945, dont l’épave sert de support à la base sous-marine du vilain Ito Kazuky. Celui-ci s’entend dire par Yoko : « Les 2498 morts du Yamato vous jugent ! Vous souillez leur sanctuaire ! » (n°9, p.36) Quant à l’ancien kamikaze Aoki, père de substitution de l’héroïne, il réalise son rêve en se sacrifiant pour le Japon, vingt-quatre ans après sa première mission ratée. Il ne s’agit pas cette fois d’aller se jeter sur un navire américain, mais de se faire sauter au centre d’un typhon menaçant les côtes japonaises pour mieux le disloquer.
Image très lisse de l’armée impériale, plus ou moins confirmée lors de l’épisode où Yoko rencontre son grand-oncle Toshio, colonel basé en Indonésie en 1943 (La Spirale du Temps). Certes, le tonton a sous ses ordres un lieutenant brutal et corrompu, mais à aucun moment il n’est fait allusion aux cruautés commises par les forces du Tenno en Asie du Sud-Est (4 millions de morts estimés rien qu’en Indonésie, excusez du peu !) Mais bon, je veux bien croire que tous les Japs n’étaient pas des salauds…
Quant à la période nazie en Allemagne, circulez y’a rien à voir ! Les seuls crimes évoqués sont ceux des alliés avec le bombardement de Rothenburg, dans La Frontière de la Vie. L’histoire du Feu de Wotan aborde bien de « dangereuses expériences » effectuées dans les années 1930, mais cela s’arrête là. Reste quand même l’épave d’un sous-marin allemand, gisant au fond de l’Amazone (Le Septième Code) avec son mystérieux « trésor », que veut récupérer Krüger, le petit-fils du commandant dudit submersible (véritable caricature d’officier prussien à la retraite: chauve, borgne, et balafré). Le lecteur pressent une histoire classique de secret nazi mis à l’abri en Amérique du Sud, mais l’auteur va vite nous embarquer loin de cette piste dans un scénario confus, caractéristique de sa basse période.
Ceci dit, au vu de la masse de BD « engagées » qui envahissent aujourd’hui nos librairies, il est parfois reposant de ne pas voir systématiquement exploités certains filons idéologiques à la mode, imprégnés de repentance obligatoire. Leloup dévoile d’ailleurs son agacement envers le « politiquement correct » dans une courte scène du 29e opus (Anges et Faucons, p.14). Bonnie, l’amie métisse de Yoko, y fait état des problèmes que lui ont causé ses origines dans la bonne société écossaise des années 1930 : « J’étais l’erreur africaine de leur défunt frère, et pour les autres, un thé au lait mal mélangé.
-Cesse tes complaintes raciales, lui répond Yoko, tu es un café kényan très réussi !
-Un café au lait, corrige Bonnie.
Mais la plus intéressante réussite de Roger Leloup consiste en la création de tout un univers, à savoir la civilisation vinéenne, à laquelle nous allons consacrer la partie suivante.
Aux confins de la science et du merveilleux : Vinéa et les Vinéens.
Aux sources de la création : une vieille publicité.
Si l’on en croit certaines sources (comme Babelio) consacrées à Leloup et son œuvre, le nom de Vinéa aurait été inspiré à l’auteur par une affiche publicitaire pour la crème Nivéa présente dans le salon de coiffure tenu par ses parents. Avec le temps et sous l’effet de la lumière, la qualité de l’image s’est dégradée, donnant à la jeune fille qui y figurait un teint bleu pâle.
Et voilà comment, en échangeant deux lettres, on peut avoir l’idée d’une planète et d’un peuple extra-terrestre…
L’histoire de Vinéa et de son peuple.
Vinéa est une planète située dans une autre galaxie, à deux millions d’années-lumière de la Terre. Pas de chance pour elle, les deux soleils (une étoile géante rouge et une petite bleue) autour desquels elle gravite se mirent peu à peu à se rapprocher l’un de l’autre. Ceci eut pour effet de renforcer la puissance gravitationnelle du double soleil, et d’attirer vers lui Vinéa, où la température monta de telle sorte que la vie en surface y devint impossible. Les Vinéens furent donc obligés de se réfugier dans des cités souterraines, mais il apparut au fil du temps que la planète allait être détruite par la collision imminente des deux soleils. Les Vinéens construisirent donc des vaisseaux spatiaux géants, devant transporter vers d’autres mondes des milliers d’entre eux, les plus jeunes en priorité, placés en hibernation. Sur cent vaisseaux prévus, seuls onze purent partir dans des directions différentes, laissant derrière eux un monde à l’agonie.
La onzième de ces arches vinéennes atteignit la Terre il y a 400 000 de nos années. Au vu de leurs immenses capacités technologiques, il paraît étrange que les Vinéens n’aient pas choisi de s’emparer purement et simplement d’une planète qui n’était peuplée, à l’époque, que de quelques centaines de milliers d’hommes de Néandertal ou de Denisova. Mais, d’après Khany, qui raconte cette histoire à Yoko dans le 1er opus, les Vinéens sortis de leur hibernation avaient été « trop longtemps conditionnés par leur existence souterraine, et devaient, pour s’adapter à leur nouvelle planète, repartir d’une vie similaire. »
C’est ainsi qu’ils colonisèrent notre monde par en-dessous, faisant en sorte de rester cachés des Humains, qui continuèrent leur évolution en surface sans se douter de rien, hormis quelques interactions sans grandes conséquences, la plus sérieuse ayant été résolue de justesse dans le 3e album (La Forge de Vulcain). Les Vinéens établirent également d’autres bases dans notre système solaire, sur la Lune, Mars, et la banlieue de Saturne. Les systèmes de brouillage radar de leurs astronefs leur permirent, là encore, d’échapper au regard des Humains, lorsque ceux-ci parvinrent à un âge technologique plus avancé.
Il fallut attendre les années 1970 de notre calendrier pour que les Vinéo-terriens puissent tenter un retour vers leur système d’origine, via un extra-ordinaire « tube spatial » permettant de dépasser la vitesse de la lumière et de couvrir la distance Saturne-Vinéa en deux mois (cf album n°6).
Et là, surprise : Vinéa a survécu ! Les deux soleils ont finalement stabilisé leur position à une distance raisonnable, permettant à la vie de renaître sur la planète mère. Toutefois, celle-ci ne tourne plus sur son axe et présente toujours la même face au soleil, coupant la planète en deux zones, l’une aride, l’autre glaciale. Mais les Vinéens restés sur place, sortis de leurs refuges souterrains, ont édifié une immense barrière climatique à l’interface des deux zones, en créant ainsi une troisième, tempérée et propice à la vie. La mise en service de satellites-miroirs, sorte de petits soleils artificiels, permettra de rendre plus habitable la partie glacée de Vinéa.
Après la chute du Guide Suprême, qui régnait sur la planète, les Vinéo-terriens commenceront à se réinstaller dans leur monde d’origine, qu’il faudra toutefois partager avec les descendants de ceux, plus nombreux, qui n’en étaient jamais partis.
Petite présentation des Vinéens.
Si l’on doit classer les Vinéens dans le catalogue des « races » ou « espèces » extra-terrestres dressé par les amateurs d’ufologie ou de SF, les amis de Yoko pourraient appartenir à la famille des « Nordiques » : parfaitement humanoïdes par leur morphologie, de taille équivalente à la nôtre, avec une prédominance de cheveux blonds ou châtain clair, le visage glabre. Les rares individus à poil noir, portant barbes, barbiches ou moustaches sont presque tous moches et méchants.
Leurs relations familiales sont assez proches des nôtres, semblant toutefois se limiter à un simple noyau parents/enfants. Chose remarquable, on ne voit jamais dans l’oeuvre de Leloup de scènes de foule, ou de rassemblement regroupant des personnes de tout âge pour des cérémonies ou des fêtes. Il ne semble exister non plus aucune œuvre d’art, ou d’activités de loisirs. Chacun va et vient à la tâche qui lui est assignée, les enfants étant mis à part dans des sections éducatives techniques, en attendant leur affectation à tel ou tel poste. De fait, la société vinéenne a tout de la fourmilière ou de la ruche, peuplée de créatures affairées, sérieuses, portant des vêtements de même coupe ne variant que peu en couleur.
Pol ne peut s’empêcher remarquer cette similitude, lors de la visite du coordinateur central, l’ordinateur géant qui gère la base souterraine découverte par le trio de l’étrange, dans l’album éponyme (n°1, pp. 31-32). S’adressant aux jeunes filles occupées à l’élimination des « interférences magnétiques parasites » de la machine, il les salue ainsi :
« Coucou ! Bonjour, jolies butineuses ! »
Ce qui lui vaut d’être illico embarqué par les ouvrières et jeté dans le vide, n’évitant la chute mortelle que par l’activation automatique d’un coussin magnétique de protection. On ne rigole pas avec les micro-agressions chez les Vinéens ! Et l’explication donnée par Khany à cette attitude pour le moins brutale n’est guère convaincante : vivre sous terre les aurait rendues hargneuses...
D’une manière générale, les Vinéens expriment peu leurs émotions, hormis quelques larmes. Ils ne rient jamais, et se mettent rarement en colère (sauf les méchants à poil noir cités plus haut). Sans doute l’environnement très artificiel et un tantinet déprimant dans lequel ils évoluent depuis des millénaires a-t-il peu à peu contribué à en faire des machines vivantes. Et peut-être y-a-t-il aussi des traitements anti-dépressifs très efficaces chez les Vinéens.
Autre chose étrange : pas de vieux Vinéens, du moins dans les cités que ceux-ci ont construites. La seule personne âgée que l’on rencontre apparaît au début des Archanges de Vinéa (pp 4 à 6). Elle vit dans un misérable abri de pêcheurs, sur la rive d’une mer ou d’un grand lac de la zone tempérée de la planète. Aucune explication cette fois, à la remarque de Yoko quant à la pauvreté de la vieille femme :
« Quelle misère, en regard de votre haute technicité ! »
Faut-il en déduire que la civilisation vinéenne se débarrasse de ses vieux en les expulsant des villes ? Non, car la vieille en question avait deux fils qui vivaient avec elle avant de disparaître. Sans doute s’agit-il de Vinéens ayant choisi une forme de liberté, le payant d’un mode de vie infiniment plus fruste que celui de leurs congénères citadins. Mais quid des vieux chez ces derniers, alors ? On ne peut que se livrer à des hypothèses :
-soit les Vinéens, du fait de leur science très avancée, ont fait en sorte d’atténuer les ravages du temps, voire de les supprimer. Se pose alors le problème de l’immortalité… On reste peut-être jeune en apparence, jusqu’à atteindre une limite physiologique indépassable, et là, on trépasse d’un coup.
-soit ils éliminent les gens ayant atteint un certain âge, comme dans l’Âge de Cristal. (Mais Khany s’est bien gardée de le dire à Yoko).
-soit ils les parquent dans des asiles futuristes avec un personnel robot pour s’occuper d’eux.
J’opterais plutôt pour la première hypothèse, mais il en reste une autre, qui ne la contredit pas : Roger Leloup, déjà peu doué pour dessiner les gens, l’était encore moins pour représenter les vieux.
Ni dieux ni maîtres ?
Pour les dieux, c’est vite vu : les Vinéens que fréquente Yoko ne semblent pratiquer aucune religion, n’invoquant de temps à autre qu’une mystérieuse « Suprême Puissance », sorte de Grand Horloger à la sauce extra-terrestre. Mais aucun rite, aucun temple ne vient matérialiser cette croyance dans la vie quotidienne. Tout au plus trouve-t-on un semblant de cérémonie religieuse au sein de la communauté ouvrière d’Ixo, chargée de ravitailler en énergie Shyra, sa cité d’origine, lorsque vient le moment d’envoyer à celle-ci le flux salvateur (La Lumière d’Ixo, pp 22-23). Alors qu’un certain Sikan est en train de jouer les maîtres de cérémonie, il est interrompu par Myrka, laquelle est accusée de « blasphémer » en un « instant sacré ». Elle réplique ainsi : « Le retour de Shyra tient de la mécanique sidérale et non du divin ! » Le lecteur aura compris que Roger Leloup est avant tout un matérialiste.
À mentionner toutefois le culte du Guide Suprême, considéré comme un dieu par les Vinéens restés dans leur monde d’origine, qui est évoqué brièvement à la fin des Trois soleils de Vinéa. Nous ne verrons rien de ladite religion, que les Vinéo-terriens se garderont bien de combattre au nom du respect des croyances et de l’unité que celle-ci a créé. Ils édifieront même une gigantesque tour-pyramide, comparable à celle du défunt techno-tyran, pour renforcer le lien entre les émigrés de retour au bercail et leurs frères de la planète-mère (n°8).
Restent à savoir qui sont les maîtres, ou en quoi consiste le système politique de Vinéa. Lorsque Yoko et ses amis découvrent pour la première fois les Vinéens vivant sous la surface de notre monde, ceux-ci sont apparemment dirigés par « le Centre », ce fameux super-ordinateur dont la jeune Japonaise leur révélera les fâcheux dysfonctionnements. Il me semblait, de mémoire, qu’il existait un « grand conseil de Vinéa », mais je n’en ai pas retrouvé trace à la relecture des albums. Sans jamais en avoir le coeur net, le lecteur ne peut que supposer que les Vinéens ont opté, d’une manière ou d’une autre, pour une technocratie, une République de Savants platonicienne, apparemment plus efficace que nos bien imparfaites et fragiles démocraties libérales reposant sur le respect affiché des libertés individuelles.
Rien de tel, comme nous l’avons vu, dans cette société d’hommes-insectes et collectivisée, où la notion d’entreprise privée est inexistante. Les Vinéens pratiquent en effet un techno-communisme, où toutes les richesses, les connaissances et les savoir-faire sont mis au service de la collectivité, qui sera mise au travail selon des plans à long terme conçus dans l’intérêt général. Pas de délinquance ou de criminalité, hormis les accès d’hubris de quelques-uns, et la répression des déviants se limite à l’exil ou la mise en hibernation. Aucun baratin idéologique ou propagande n’est nécessaire dans cette utopie réalisée, que Marx ne renierait pas. Mais bon, ça fait moyennement envie quand même...
Les réalisations technologiques des Vinéens : du classique, du fantastique et un paradoxe incroyable.
Elles sont innombrables et somme tout assez classiques dans le domaine de la Science-Fiction : ordinateurs, robots, vaisseaux spatiaux à réacteurs photoniques, engins à propulsion électro-magnétique (les « magnétoporteurs »), découpeurs laser, désintégrateurs, appareils de communication permettant de comprendre toutes les langues, capsules d’hibernation, nourriture compactée en petits biscuits ou sous forme de liquide nutritif (pour la gastronomie, on repassera, mais on a vu ce qu’il en était plaisirs de l’existence chez les Vinéens). Et l’énergie nécessaire à tout ça ? Des panneaux solaires ultra-performants, de la géothermie, et même des grands moulins à vent (sur Vinéa). Que du renouvelable ! Qui a dit que l’écologie nous ramènerait à l’âge de pierre ? Hum... en fait, il y a aussi la nécessité d’une énergie « inconnue » pour certaines choses, comme celle que nous allons voir. Je me disais aussi.
Le plus original réside dans doute dans le « tunnel spatial » évoqué plus haut. Comme nous l’explique Khany, dans l’album n°6, p.11, ce tube est un « faisceau circulaire d’ondes imperméables à la lumière », reliant deux stations jumelles qui ont mis la bagatelle de deux millions quatre cents mille ans à étirer leur truc, « comme une araignée tisse son fil. » Et comme il n’y a plus de lumière du tout dans le tube, on peut donc dépasser la vitesse de la lumière ! Cela me paraissant encore plus fumeux que la physique quantique et son chat de Schrödinger, j’ai posé la question à Gemini, l’IA de Google, qui est un peu notre Guide Suprême low-cost, à nous autres Terriens primitifs.
Eh bien non, a priori, ça ne marcherait pas. En tout cas, on ne pourrait pas envoyer par ce moyen des navettes à propulsion magnétique, avec une cargaison et des passagers. Nous sommes donc ici dans le fantastique ou le merveilleux, plus que dans la science-fiction réaliste.
Finissons par un paradoxe étonnant, apparaissant dans La Forge de Vulcain, p.18, où le lecteur abasourdi découvre que les contrôles télévisés vinéens ne sont pas en couleur ! C’est aussi absurde que dans l’uchronie de Philip K. Dick, Le Maître du Haut Château, dans laquelle les nazis, qui dominent le monde et ont envoyé des hommes sur la Lune et Mars avant 1962, ont été infoutus de développer la télévision (domaine où les Allemands étaient pourtant pionniers dans les années 1930). Pour Roger Leloup, cette aberration n’a sans doute pour but que d’expliquer comment Yoko, déguisée en vinéenne, pourra passer les contrôles sans se faire repérer par sa couleur de peau. Mais bon, c’est quand même un peu gros, Roger…Nous t’excuserons en nous disant qu’un peuple aussi tristounet que les Vinéens n’a pas peut-être pas besoin de télé en couleur.
Galerie de portraits : les amies et ennemis de Yoko Tsuno.
« Les amis »
L’amitié étant la première motivation de Yoko Tsuno, la liste complète de ses amis (ou plutôt de ses amies, tant les femmes y sont nombreuses) serait très longue et un rien pénible, compte tenu de la fadeur de bon nombre des heureuses rencontres de notre héroïne. Nous ne retiendrons ici que les figures principales apparaissant dans plusieurs albums, dans l’ordre chronologique. Ses deux faire-valoir Vic et Pol ont été présentés plus haut.
-Khâny : jeune Vinéenne intelligente, jolie et efficace. Semble être la femme à tout faire des autorités de son peuple. Ne tombe pas aussi facilement dans la sensiblerie que son amie japonaise, mais peut aussi verser sa petite larme à l’occasion. Capable aussi de se rebiffer et de gifler l’ignoble Karpan. La magie de l’hibernation a joué quelques tours à sa famille, puisqu’elle va se voir flanquée d’une sœur jumelle beaucoup plus jeune qu’elle, car réveillée bien plus tard, et d’une mère du même âge, conservée en l’état sur Vinéa pendant deux millions d’années ! Si on y ajoute un père dont l’esprit-mémoire a été préservé dans un disque dur, il y a de quoi être pris de vertige.
-Poky : la sœur jumelle de Khâny, éternelle petite fille de la saga de Yoko. Mignonne, pas trop capricieuse, elle peut parfois servir à autre chose qu’à se faire enlever par les méchants.
-Ingrid Hallberg : l’amie allemande, brillante organiste, jolie blonde et copie presque conforme de Khâny, avec des tresses de Gretchen et une peau rose. Roger Leloup s’est inspiré pour la créer de la pianiste et hautboïste autrichienne Ingrid Haebler. Yoko lui sauve la vie après une tentative d’assassinat à bord d’un navire fluvial remontant le Rhin, et résoudra l’énigme de la mort de son père.
-Monya : l’amie du futur (du XXXIXe siècle), apportant à notre amie le « translateur temporel ». C’est une petit brune gentille et courageuse, orpheline elle aussi, qui sera adoptée par un oncle de Yoko installé à Bornéo.
-Cécilia : jeune Écossaise (encore une orpheline), victime d’une sombre machination à base de faux fantôme, dans La Proie et l’ombre. Sauvée par Yoko, bien sûr, qui en sera remerciée par le don d’un charmant cottage situé près du château de son amie.
-Rosée : toujours une orpheline, chinoise de Hong-Kong cette fois. Sait charmer un monstre aquatique mutant en jouant de la flûte. Petite fille sans grande personnalité par ailleurs, que Yoko va adopter après la mort de son grand-père et dernier parent vivant.
-Myna : robot-poupée de l’espace, un rien facétieuse. Semble avoir été créée pour faire plaisir à un public plus jeune.
- Sin-Yi : encore une enfant perdue, mais princesse chinoise venue du XIe siècle, excusez du peu. Gamine capricieuse et désagréable, devra être rééduquée comme il convient.
-Emilia : pour une fois, pas complètement orpheline, mais c’est tout comme, vu que son père semble l’avoir abandonnée aux bons soins de Yoko. Une adolescente de 14 ans, russo-écossaise, à partir du numéro 24 (Le Septième Code). Plutôt garçon manqué, baroudeuse et grande gueule, excellente pilote et musicienne à ses heures.
-Bonnie : métisse britto-kenyane, elle aussi en mal d’une famille aimante, venue des années 1930. Toujours affublée d’un ridicule bandeau « ethnique », un peu gourde et froussarde, voire geignarde. Un personnage totalement inutile qui semble jouer le rôle de l’alibi noir d’une série peu portée sur l’exotisme trop foncé.
« Les ennemis »
Pas de grand méchant récurrent et vraiment charismatique ici, et c’est d’ailleurs ce qui manque cruellement aux aventures de Yoko Tsuno. Si l’on ne retient que ceux qui interviennent dans plus d’un album, on ne va pas bien loin. Pour tout dire, il n’y en a que trois : Karpan (n°1 et 3), Ito Kazuky (n°9 et 19) et Hégora (n°13, 18)
-Karpan : méchant barbu aux cheveux noirs et au nez busqué. Il n’aime pas les Terriens, et veut donner à son peuple trop longtemps enterré une place au soleil par la force. Ach, ein Lebensraum für Übermenschen ! Gravement blessé à la fin du Trio de l’étrange, il reprend du poil de la bête et prépare l’apocalypse dans la Forge de Vulcain. Tout ça pour finir balancé dans de la lave en fusion. Retourne en enfer, créature du diable !
-Ito Kazuky : homme d’affaires japonais peu scrupuleux, toujours impliqué dans des trucs louches. Dans la Fille du vent, il finance les travaux du père de Yoko visant à créer des typhons artificiels. Mais si M. Tsuno ne fait cela que pour pouvoir ensuite trouver un bon moyen de les détruire, le vilain Kazuky veut en faire une arme de guerre. Yoko et ses amis vont toutefois mettre un terme à ses funeste projets.
Mais cela ne semble pas avoir trop affecté les affaires de Kazuky San, qui revient dix albums plus tard, dans L’Or du Rhin, qui est le nom de son train de luxe en Allemagne. Cette fois, il est question d’une magouille financière et d’une sombre histoire criminelle où interviennent son frère jumeau et un robot nommé Koshi. Et cette fois, sa carrière s’arrêtera dans la cour du château du Pfalz, que l’on avait entrevu dans L’Orgue du Diable. Notons que si le personnage reste peu sympathique, il ne constitue pas pour autant l’incarnation du mal.
Entre ces deux albums, un autre Japonais peu reluisant apparaît dans le Canon de Kra (n°15) avec le dénommé Sakamoto, trafiquant d’armes et de déchets toxiques. Lui aussi finira mal.
-Hégora : reine robot d’une cité sous-marine de Vinéa, c’est un peu la mère fouettarde avec laquelle Yoko entretient des relations à la limite du sado-masochisme (du moins sur le plan psychologique). Elle ne revient dans un autre album que pour jouer les réparatrices de robots jouets, et finalement avouer à notre héroïne qu’elle veut être son amie, avant de tomber en carafe.
J’épargnerai au lecteur la longue liste des autres vilains, qui pour la plupart ne distinguent pas par leur charisme. Tous ou presque sont des hommes, à tel point que l’on peut se demander si Roger Leloup ne souffre pas de misandrie aiguë.
Conclusion :
En notre époque de féminisme triomphant (en Occident du moins, et peut-être provisoirement d’ailleurs), on ne peut que saluer la dimension pionnière de l’oeuvre de Roger Leloup, où les femmes occupèrent une place prépondérante à une époque où elles étaient reléguées le plus souvent à des rôles secondaires ou des figures sexy. L’importance des sentiments, notamment le besoin d’amitié de Yoko Tsuno, constitue également une constante originale dans un monde de BD dominé par l’aventure brute et le cynisme. Mais c’est aussi sa faiblesse, comme nous l’avons déjà souligné, car les bons sentiments basculent vite dans la mièvrerie, et ne sont supportés que par la grâce d’une excellente histoire. C’est malheureusement ce que l’auteur n’a plus été capable de faire au-delà du 12e album (un peu comme Jacques Martin, le maître de Leloup, avec Alix). C’est après celui-ci qu’il aurait peut-être fallu savoir dire « Sayōnara ».
ANNEXES
Jouons un peu avec Yoko Tsuno :
1) Yoco, avec un C et non un K, c’est :
a) une marque de jouets
b) une marque de vêtements
c) une marque de yaourts
2) Dans ce mini-récit paru dans Aventures électroniques, Yoko, rencontre une petite fille qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la future Poky, sans la peau bleue mais avec des fausses ailes. L’histoire s’intitule :
a) Cap 351
b) L’Ange de Noël
c) Du miel pour Yoko
3) Dans l’Orgue du Diable, sur quels animaux teste-t-on les pouvoirs de l’orgue ?
a) des rats
b) des chiens
c) des chauve-souris
4) Dans Message pour l’éternité, quels animaux transportait l’avion tombé dans un cratère, qui vont ensuite se multiplier et tenir compagnie au survivant de l’équipage ?
a) des babouins
b) des chats
c) des poules
5) Dans Les Trois soleils de Vinéa, quel aliment interdit Pol tente-t-il d’emmener avec lui dans l’espace ?
a) des chips
b) des paquets de biscuits au chocolat
c) des boîtes de cassoulet toulousain
6) Dans La Frontière de la Vie, comment la petite Magda se remet-elle à marcher après être sortie de sa bulle de survie ?
a) Pol l’habitue à manger de la crème glacée jusqu’à la rendre dépendante, puis la menace de l’en priver si elle ne marche pas.
b) Vic lui envoie des décharges électriques dans les jambes.
c) La vue d’avions dans le ciel réveille le souvenir du bombardement au cours duquel elle a été blessée, et elle se met à courir.
7) Dans Les titans, commence s’appelle le chef de la colonie d’insectes géants installée sur Vinéa ?
a) Le Grand Migrateur
b) Le Grand Manipulateur
c) Le Grand Criquet
8) Dans La proie et l’ombre, à quoi sert le faux fantôme de la mère de Cécilia ?
a) À la rendre folle
b) À la pousser au suicide
c) À l’attirer dans les ruines d’une abbaye pour qu’elle tombe dans un trou.
9) Dans les Exilés de Kifa, le méchant porte une robe de magicien et une cape noire. Il est bleu, chauve avec des oreilles pointues, et s’appelle…
a) Bogol
b) Magol
c) Gobol
10) Dans Message pour l’éternité, le Maléfice de l’Améthyste, et Anges et faucons Roger Leloup redonne vie à un même modèle d’avion de transport britannique des années 1930. Lequel ?
a) Le Handley Page HP 42 « Heracles », ou « Horus »
b) Le De Havilland DH 89 « Dragon Rapide »
c) Le Armstrong Withworth AW.27 « Ensign »
Solutions :
1) c
2) b
3) c
4) a
5) c
6) c
7) a
8) c
9) c
10) a. note : Chaque appareil de la série HP 42 -et sa dérivée HP 45- portait un nom, comme pour les navires, débutant par H (pour l’entreprise Handley-Page) et en rapport avec la mythologie gréco-romaine ou égyptienne. Dans Message pour l’éternité, l’avion est d’abord désigné sous le nom d’Héraclès, mais s’appellera en fait Horus lorsque Yoko le retrouvera. Probable étourderie de Leloup, qu’on lui pardonnera volontiers tant l’album est réussi (voir notation ci-après).
Notation subjective des albums :
1) Le Trio de l’Etrange : 9/10
2) L’Orgue du Diable : 10/10
3) La Forge de Vulcain : 9/10
4) Aventures électroniques : 7/10 (moyenne de plusieurs mini-récits)
5) Message pour l’éternité : 10/10
6) Les 3 Soleils de Vinéa : 10/10
7) La Frontière de la Vie : 9/10
8) Les Titans : 8/10
9) La Fille du Vent : 9/10
10) La Lumière d’Ixo : 8/10
11) La Spirale du Temps : 9/10
12) La Proie et l’Ombre : 8/10
13) Les Archanges de Vinéa : 6/10
14) Le Feu de Wotan : 7/10
15) Le Canon de Kra : 6/10
16) Le Dragon de Hong Kong : 4/10
17) Le Matin du Monde : 4/10
18) Les Exilés de Kifa : 3/10
19) L’Or du Rhin : 5/10
20) L’Astrologue de Bruges : 5/10
21) La Porte des Âmes : 3/10
22) La Jonque Céleste : 4/10
23) La Pagode des Brumes : 4/10
24) Le Septième Code : 4/10
25) La Servante de Lucifer : 3/10
26) Le Maléfice de l’Améthyste : 4/10
27) Le Secret de Khany : 3/10
28) Le Temple des Immortels : 3/10
29) Anges et Faucons : 2/10
30) Les Gémeaux de Saturne : 2/10
31) L’Aigle des Highlands : 2/10
32 ) L’Intelligence Intemporelle : non noté, car pas vraiment lu tant il m’a paru rébarbatif.
Introduction :
Comment j’ai rencontré la fille qui m’a réconcilié avec les Japonais
Mes premiers souvenirs de Yoko se perdent un peu dans les brumes de mes cinq ou six ans. Il me semble avoir lu des extraits de l’Orgue du Diable, publiés dans le Journal de Spirou, dont les numéros paraissaient après leur édition initiale dans des gros albums reliés. Tintin, Pilote et Mickey en faisaient autant, et c’était un bon moyen pour ceux qui avaient manqué les numéros de rattraper leur retard, et surtout de pouvoir lire d’une traite les histoires diffusées à un rythme hebdomadaire, s’épargnant ainsi la torture d’attendre la suite de leurs histoires préférées.
J’avoue ne pas y avoir compris grand-chose, d’autant plus que je n’avais eu à ma disposition que la fin de ce deuxième épisode des aventures de Yoko Tsuno. Mais j’ai été charmé par l’ambiance mystérieuse de cette histoire, l’une des meilleures de la série. La belle Asiatique arpentant les souterrains d’un château avec sa lampe stylo, pour affronter un sinistre personnage coiffé d’un casque inquiétant, m’a séduit d’emblée. Peu de temps après, ma sœur aînée se procura l’album (déjà édité par Dupuis en 1973) que nous emportâmes lors d’un séjour aux sports d’hiver, en Autriche ou en Suisse, je ne sais plus. Ce fut un bonheur de découvrir l’histoire complète, et je m’amusais à en rejouer les scènes les plus marquantes avec mes figurines d’Action Joe, en particulier celle où le malheureux père d’Ingrid Hallberg se fait descendre au fusil à lunette par le méchant de service.
L’autre histoire découverte dans la même période (vers 1975-76) fut La Forge de Vulcain, sans doute cette fois dans l’album que j’eus l’occasion de parcourir chez des amis de mes parents, ou au sein de la famille. Peut-être mon oncle Daniel, grand amateur de BD et fan de Yoko Tsuno. Mais je n’avais pas retenu le titre, ne me souvenant que de personnages à peau bleue (les Vinéens), de grottes, de champignons géants et de squelettes de dinosaures. Ce qui m’amena à me faire offrir le Trio de l’Etrange, premier album de la série, sur la couverture duquel figurait Khâny, l’amie vinéenne de Yoko, en croyant avoir affaire à l’album susnommé. Petite déception, mais pas tant que ça : l’histoire était bonne, et avait le mérite de me faire découvrir la série depuis le début, série que j’ai complétée au fil du temps, mes dernières acquisitions remontant à l’été 2026.
Il fallait bien quelqu’un comme Yoko Tsuno pour corriger, dans l’esprit de l’enfant que j’étais, l’image désastreuse des Japonais que véhiculaient, chez moi et bien d’autres, des BD comme Buck Danny (les premiers albums consacrés à la guerre du Pacifique), ou de nombreux films de guerre américains des années 1940-1950 diffusés à la télé française. Perfides, cruels, fanatiques, mais heureusement toujours en retard technique sur l’Occident, ces vilains Jaunes à peine humains n’avaient rien pour plaire. Humaniste et à la pointe du progrès, l’électronicienne Yoko Tsuno constitua un contrepoids bienvenu, comme plus tard des séries TV comme Shogûn, diffusée en France en 1983, ou de films comme Furyo (Merry Christmas Mr Lawrence) de Nagisa Oshima, sorti sur les écrans la même année et qui fut pour moi un choc culturel et émotionnel.
Toutes ces œuvres eurent le mérite de me faire découvrir un peuple, un pays et une culture qui n’ont cessé depuis de me fasciner. Et c’est à Roger Leloup, le créateur de Yoko Tsuno, que je le dois pour une bonne part.
Roger Leloup, vétéran de la BD franco-belge.
Né le 17 novembre 1933 à Verviers, en Belgique, Roger Leloup est donc âgé de 92 ans à l’heure où j’écris ces lignes. Un record de longévité, digne des vétérans Tibet et Duchâteau, ses compatriotes créateurs de Ric Hochet ! Et d’autant plus méritoire que ce Maître Yoda de la BD est encore productif, puisque le 32ème album est sorti à la fin août 2026. Pour ce qui est de la qualité, il y aurait à redire, mais n’anticipons pas.
Fasciné par les avions de guerre qui survolaient la Belgique pendant la Seconde Guerre Mondiale, et initié par son grand-père à la technique et aux sciences, le jeune Roger Leloup se lance très vite dans le modélisme et le dessin d’engins de toutes sortes, allant jusqu’à concevoir des planeurs téléguidés, construire un circuit ferroviaire, etc...Si tous les véhicules l’intéressent, il a une prédilection particulière pour les avions, l’amenant plus tard à passer son brevet de pilote. Mais c’est en tant que chef de char qu’il effectuera son service militaire.
Avec une telle passion, on se serait attendu à le voir embrasser une carrière d’ingénieur ou de mécanicien, mais Roger Leloup est aussi un grand lecteur de romans d’aventures et de science-fiction (Jules Verne, Conan Doyle), d’oeuvres plus romantiques (les sœurs Brönte) ou légendaires (les mythes germaniques, notamment). Il adore aussi dessiner, et fait des études d’arts décoratifs à l’institut Saint-Luc de Liège, ce qui aurait pu déboucher sur une carrière de dessinateur publicitaire, en attendant mieux.
En 1950, sa rencontre avec Jacques Martin (déjà auteur d’Alix) sera décisive. C’est ce dernier qui le fera entrer dans l’équipe du journal Tintin, où il fera fonction de décoriste pour Martin, puis Hergé lui-même. C’est à Leloup que l’on doit, entre autres, la gare de Genève-Cornavin et le char bordure de l’Affaire Tournesol, ou le fameux jet privé à voilure variable du milliardaire Carreidas, dans Vol 714 pour Sydney. Occupé à de multiples tâches, Roger Leloup devra attendre la fin de l’année 1968 pour esquisser les traits de la jeune Japonaise qui va transformer sa vie.
Qui est Yoko Tsuno ?
Une femme venue d’ailleurs.
Au départ, Yoko ne fut créée que pour former un trio avec deux personnages de BD déjà existants, Jacky et Célestin, dont les aventures conçues par Peyo étaient publiées chez Dupuis. Plusieurs dessinateurs s’y étaient consacrés depuis sa création en 1962, dont François Walthéry, qui créera lui-même sa propre héroïne, l’hôtesse de l’air Natacha, en 1970.
Peyo voulait renouveler Jacky et Célestin, et souhaitait en confier le dessin à Roger Leloup. Ce dernier s’attelle à la tâche, et dessinera Yoko (qui ne s’appelle pas encore Tsuno) pour prêter main-forte aux deux héros éponymes de la série, dans un récit intitulé l’Araignée qui volait (qui sera abandonné avant d’être repris plus tard, avec d’autres mini-récits, dans l’album Aventures Électroniques -n°4, publié en 1974). Il conçoit assez vite pour elle une série à part entière, dont les premières planches (celles du Trio de l’Etrange) étaient au départ destinées à un éditeur allemand. Dupuis fut également intéressé, mais demanda à tester Yoko dans plusieurs mini-récits publiés dans Spirou.
Débarrassée de Jacky et Célestin (qui seront de fait plus tard remplacés par Vic et Pol) Yoko tiendra le rôle principal dans quatre autres histoires courtes publiées en 1970 et 1971 : Hold-up en Hi-Fi, L’Ange de Noël, La Belle et la Bête et Cap 351 (la première et la troisième étant scénarisées par Maurice Tillieux, dont on reconnaît bien le style assez proche du polar, aux frontières de la SF. Le succès rencontré décida de la suite, à savoir la sortie en épisodes dans Spirou, puis la publication en album, du Trio de l’Etrange.
Pourquoi une Japonaise ? Leloup voulait une héroïne asiatique et avait d’abord songé à une Chinoise, mais le seul pays à la fois développé et en paix à cette époque, le plus ouvert à l’Occident, avec une culture relativement bien connue en Europe était alors le Japon (nous sommes peu après les JO de Tokyo en 1964, et le premier James Bond tourné dans ce pays, en 1967 : On en vit que deux fois). Il y avait aussi, dans cette période, une actrice japonaise du nom de Yoko Itani (ou Yoko Tani, 1928-1999), née à Paris, que Roger Leloup admirait depuis son enfance. C’est son prénom et son visage qui inspirèrent ceux de l’héroïne de papier.
Restait le nom de famille de Yoko. Il y eut pour cela quelques hésitations. Leloup avait pensé à « Shirisho ». Tillieux le convaincra d’adopter un patronyme plus court, et le choix s’arrêta sur « Tsuno », qui est le nom d’une ville japonaise. « Tsu » sonnait chinois, « No » évoquait le théâtre japonais : c’était parfait !
Pour ce qui est de la famille de Yoko, les choses se construiront par la suite, et feront même l’objet d’un livre illustré intitulé L’écume de l’aube (publié chez Duculot en 1991) qui apparaît comme la version la plus complète et définitive des origines de Yoko, sur lesquelles on apprend déjà pas mal de choses dans le 9e album (La fille du vent). Son père, Seiki Tsuno (également prénommé Susuki dans l’une des premières allusions à son existence, dans la conclusion de La Belle et la Bête) est un géophysicien (à l’origine, il devait être électronicien) renommé et « très occupé ». Sa mère, Masako Ishida, femme au foyer, d’origine chinoise par sa mère, est elle aussi « débordée ». Par quoi ? Mystère, Yoko étant fille unique. Un peu livrée à elle-même, cette dernière trouvera un éducateur dévoué et un second père en la personne d’Aoki (ancien kamikaze sauvé du crash en mer de son avion par Onoué Tsuno, le grand-père de Yoko) travaillant comme jardinier dans le monastère bouddhiste voisin de la maison de ses parents, dans l’île de Kyushu.
Après des études d’électronique, la jeune Yoko émigre en Europe pour travailler dans la recherche, vivant de divers jobs ou de missions ponctuelles qui lui feront mener une vie d’aventures extraordinaires.
Une femme à la fois moderne et traditionnelle, efficace et (trop?) sensible.
Modernité d’abord. Dans ses premières apparitions, Yoko s’impose comme une femme moderne, indépendante et surtout compétente. Dans sa branche d’abord, l’électronique : réparation de chaîne hi-fi (l’Ange de Noël), guidage de fusée (Cap 351), test de système de surveillance (le Trio de l’Etrange). Elle montrera par la suite ses capacités de pilotage de tous les types d’appareil, du planeur aux vaisseaux extra-terrestres, en passant par les prototypes terriens les plus avancés d’engins volants, comme le « Tsar » (Le Septième code).
Yoko est aussi très sportive, et pratique évidemment les arts martiaux (aïkido, kyudo -tir à l’arc japonais- kendo, etc...), reproduisant ainsi le cliché très occidental exigeant que tout sujet du Tenno soit un pratiquant redoutable de ces sports de combat. La jeune femme n’a nul besoin de protecteur. Lorsqu’elle se fait traiter de « singe jaune » par le méchant de service, dans l’Orgue du Diable, elle envoie celui-ci bouler sur le pavé du château du Katz.
Yoko n’est pas encombrée d’un fiancée ou d’un mari, et sa vie sentimentale, si elle n’est pas vide, se révèle fort chaste. Tout au plus croit-on deviner un certain penchant pour Vic, contre lequel elle s’appuie tendrement à la fin du Feu de Wotan. Mais être debout à deux sur une planche à voile n’est pas une posture propice à de plus amples épanchements.
Les première aventures de Yoko Tsuno la montrent aussi dans des vêtements féminins à la mode de la fin des années 1960: robe moulante rouge assez courte, collants noirs, sous-pull à col roulé et bottes. On est pas loin des héroïnes de Chapeau Melon et Bottes de Cuir, série télé britannique de cette époque, quelque part entre Mme Peel (sublime Diana Rigg !) et Tara King (nettement moins attrayante à mon goût). Par la suite, sa garde-robe se diversifiera considérablement, surtout à l’occasion de ses voyages dans l’espace et dans le temps.
Yoko parle couramment (en sus du japonais et du chinois) français, anglais et allemand, et le lecteur a du mal à imaginer qu’elle puisse avoir un accent quelconque.
Elle communique aussi parfaitement avec des Flamands du XVIe siècle, ou des Chinois du XIe.
L’identité japonaise de Yoko relève d’abord, il faut bien le dire, d’un vernis exotique non exempt de clichés destinés à satisfaire les attentes de l’Occidental moyen. Dans l’Orgue du Diable, que nous sort-elle pour en mettre plein la vue à ses hôtes du château du Katz ? Un kimono, bien sûr ! Tout aussi convenu, mais plus crédible, est l’attachement de la jeune femme à la religion de dominante de son peuple. Cela relève d’abord du clin d’oeil, à la page 37 du Trio de l’Etrange, lorsque Yoko trébuche bêtement dans une galerie, faisant du bruit qui alerte le méchant : elle se punit en pensée, dans une bulle illustrée d’une image d’elle-même fessée par Bouddha pour sa maladresse.
Cela devient plus sérieux au début de l’album La fille du vent. Se voyant menacée par d’inquiétants ninjas, elle trouve refuge dans un temple et s’adresse ainsi à une immense statue de Bouddha :
« Oh ! Tu m’impressionneras donc toujours autant ! Il est vrai que je ne viens jamais te voir que pour demander ! Mais cette fois, Bouddha, j’ai vraiment besoin de ton aide ! » (p.11) Appel entendu cinq sur cinq, puisqu’un prêtre heureusement présent malgré l’heure tardive va s’empresser de lui donner un coup de main...et administrer un autre bon coup de sabre en bois sur la tête d’un ninja. Notons au passage que Leloup ne tombe pas dans le panneau de la fascination suscitée en Occident par les fameux ninjas, qui envahissaient les salles obscures des années 80 dans moult films nanardesques, son héroïne les qualifiant à juste titre de « secte d’assassins. »(p.12)
Si Yoko Tsuno est une femme courageuse et déterminée, qui n’hésite pas à dire son fait au premier fâcheux qui se présente, aussi puissant fût-il, quitte à se mettre parfois bêtement en danger, elle a aussi le chic pour se faire des amis partout, sur cette planète ou au-delà. Khâny, Ingrid, Eva, Cécilia...la liste est longue, et très féminine, mais on y trouve aussi un extra-terrestre insectoïde (Xunk, dans les Titans, n°8) ou un robot humanoïde (Les Archanges de Vinéa, n°13), dont elle n’est pas loin de tomber amoureuse. La jeune Japonaise accorde beaucoup d’importance à ces amitiés, s’efforçant même de gagner, avec un brin de masochisme, celle de la fort désagréable Myrka, qui dirige l’équipe de polissage du miroir géant d’Ixo (La lumière d’Ixo, n°10). Et au fil des albums, elle a de plus en plus souvent la larme à l’oeil, regrettant toujours d’avoir été plus ou moins liée à la mort de certains de ses ennemis.
Ainsi, dans la Forge de Vulcain (n°3), se fend-elle de cet épitaphe pour Karpan, l’infect Vinéen qui s’apprêtait à déclencher un terrible cataclysme : « Malheureux Karpan ! Il rêvait de dominer par le feu et par le sang...et son linceul en a pris les couleurs ! » C’est tragique, mais on est quand même bien content d’en être débarrassés, soit dit en passant. Il n’empêche que l’on ne peut que souscrire à cette phrase de Yoko, gravée en caractères vinéens sur le monument funéraire édifié pour son ami Xunk :
« Les formes qui différencient les êtres importent peu si leurs pensées s’unissent pour bâtir un univers. » (n°8, p.46)
C’est à partir du n°16, Le Dragon de Hong Kong, que la sensibilité de notre héroïne vire à la mièvrerie, dans une histoire invraisemblable de créature mutante apprivoisée par une orpheline, sorte de Yoko miniature que la Japonaise décidera d’adopter à la fin de l’album. Par la suite s’ajouteront à cet embryon de famille une petite princesse chinoise venue du XIe siècle, deux robots-poupées (Myna et Angela) une ado rebelle un peu casse-couilles d’origine russo-écossaise (Emilia), elle-même flanquée d’un chien alcoolique nommé Raspoutine, et enfin Bonnie, une jeune métisse britto-kényane.
Visiblement, la fille unique des Tsuno était en manque de famille nombreuse, et fait preuve d’un cosmopolitisme qui donne le vertige.
Vic et Pol, parfaits sous-fifres ?
On constate souvent, dans pas mal d’oeuvres de fiction, que certains personnages secondaires, affectés au rôle ingrat de faire-valoir du héros ou de l’héroïne, finissent par lui ravir la vedette du fait de leur caractère plus réaliste, de leurs défauts ou faiblesses qui les rendent plus humains, et donc plus attachants. Combien de tintinophiles, dont votre serviteur, ne préfèrent-ils pas Haddock à Tintin ?
Rien de tel ici, car les deux comparses de Yoko Tsuno n’ont à aucun moment menacé de lui faire de l’ombre, à quelques rares moments près. C’est d’ailleurs assez ironique, quand on se rappelle, comme nous l’avons vu au début de cet article, que c’est Yoko qui avait été créée pour servir de faire-valoir à Vic et Pol, avatars des disparus Jacky et Célestin.
Les deux types occupent toutefois les trois premières planches du Trio de l’Etrange, avant que la jeune Japonaise ne commence à leur voler la vedette dans les trois dernières vignettes de la page 5 : d’abord simple ombre chinoise surgie d’une benne à béton accrochée à une grue, elle apparaît en pleine lumière, sûre d’elle même, télécommande à la main. Fini pour vous, les mecs !
Mais présentons sans plus attendre nos deux sous-fifres, dont les patronymes sonnent déjà le glas de toute prétention à incarner autre chose : Vic Vidéo et Pol Pitron. Peut-on faire plus ringard ?
Vic Vidéo, comme son nom l’indique, est réalisateur pour la Télévision Nationale au début du Trio de l’Etrange. S’il avait été boulanger, Leloup l’aurait sans doute appelé Chris Croissant. Brun, plutôt beau gosse, Vic est un type sérieux, au sens de l’humour assez limité. Et le malheureux s’ennuie ferme à faire une émission sur le sommeil, tournée en studio, rêvant de produire lui-même des reportages sur des sujets plus intéressants. Il a pour collègue et ami Pol Pitron, un rouquin dont le nom laisse deviner au lecteur le plus obtus que ce gars jouera le rôle du bouffon de service. Cameraman, il entre dans l’histoire en tombant de son siège, après été réveillé en sursaut par Vic pendant le tournage de la 3e partie de l’émission citée plus haut. Il est vrai que nous sommes en pleine nuit (p.3) :
« Pas fou, non, de crier comme ça dans une émission sur le sommeil ! Tu m’as réveillé !
-Tu es très drôle, Pol Pitron, rétorque Vic, et tu t’expliqueras avec les copains s’ils sont obligés de passer la nuit à cause de toi ! »
Et voilà...en quelques vignettes, le ton est donné, les caractères sont campés et n’évolueront plus vraiment. Vic le brun raisonnable, Pol le pitre roux (un peu comme Tumbler et Tuckson dans Buck Danny), au service de Yoko l’aventurière qui les arrachera à leur médiocre quotidien. S’ils ne s’ennuieront plus, les deux amis ne feront que changer de patron, ou plutôt de patronne, à laquelle ils serviront de larbins. Triste destinée du mâle blanc !
Dès l’Orgue du Diable, Vic et Pol se voient cantonnés au rôle de chauffeurs et de porteurs de valises, restant complètement en retrait lors du règlement de compte final avec le méchant. Le lecteur leur découvrira des compétences inattendues chez des professionnels de la télévision à partir du 3e opus (La Forge de Vulcain). Arrivée de façon rocambolesque sur une plate-forme pétrolière en péril, au large de la Martinique, Yoko découvre qu’il ne reste sur place que trois hommes, le reste de l’équipe ayant été évacuée. Pour effectuer une tâche de sauvetage -en l’occurrence celle d’un engin vinéen bloqué sous les piles de la plate-forme- il faudrait du renfort.
« Prenez mes deux compagnons ! s’exclame Yoko. Ils en valent dix ! »
Et hop, ni une ni deux, l’ingénieur en chef accepte, et voilà les deux gars promus ouvriers sur plate-forme off-shore, et apprennent le métier en cinq minutes.
Dans l’album suivant (Message pour l’éternité), c’est encore plus fort. Alors que Vic et Pol ne semblent posséder au mieux qu’une licence de pilotage civil sur avions de type Cessna, ils vont se retrouver aux commandes d’un appareil stratosphérique dérivé de l’U2 pour emmener le planeur de leur copine aux confins de l’Afghanistan, de la Chine et de la Russie. Et tout cela depuis la Suisse, avec ravitaillement en vol par un avion tanker britannique. Certes, ils ont suivi un stage de formation de trois semaines, mais ça ne fait quand même pas beaucoup, surtout pour effectuer une mission ultra-secrète aussi périlleuse. Leloup se tire de cette invraisemblance par un pilotage largement assisté par ordinateur -ce qui est assez pionnier, à ce niveau, en 1975- mais quand même…
Comme dirait le sapeur Camembert, une fois que les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. On ne s’étonnera donc plus de voir les deux copains effectuer n’importe quelle tâche, qu’il s’agisse de piloter des vaisseaux spatiaux extra-terrestres, bricoler dans l’espace, ou tenir compagnie à des enfants vinéens surdoués. Il n’y a que dans le laboratoire de La Frontière de la Vie (n°7) qu’ils paraissent totalement inutiles.
Au fil du temps, leur présence elle-même s’estompe, supplantés qu’ils sont par les nombreux nouveaux amis de Yoko. Si Vic s’efface assez vite, Pol se maintient un peu plus par ses pitreries, de plus en plus faibles, et disons-le, plus drôles du tout. Sa rencontre avec Mieke, une jolie Flamande un peu niaise qui va tomber sous son charme, va accélérer sa mise en retrait à partir du n°20 (L’Astrologue de Bruges).
Vue d’ensemble de la saga de Yoko Tsuno, de l’excellence au naufrage.
Contrairement à de nombreuses séries de BD, dont l’évolution reproduit une courbe en cloche (en trois phases classiques : débuts maladroits mais prometteurs, apogée puis déclin), les aventures de Yoko Tsuno peuvent se découper en deux parties d’inégale longueur :
-Du Trio de l’Étrange à la Proie et l’Ombre (n°1 à 12), Leloup met la barre assez haut, avec des histoires bien construites, rythmées et passionnantes. Le dessin, qu’il s’agisse des personnages, des décors ou des machines, est de très bon niveau. Petit coup de chapeau au passage pour les vignettes consacrées à la Martinique dans la Forge de Vulcain (n°3), île où j’ai vécu entre 1978 et 1979 : bonne reconstitution de l’aéroport du Lamentin et de la ville de Saint-Pierre (hormis cet agent de la circulation coiffé d’un casque colonial totalement anachronique, car tombé en désuétude dans les années 1950). Ce sera encore plus spectaculaire dans la Frontière de la vie (n°7), avec la ville historique de Rothenburg ob der Tauber, en Bavière, représentée à taille réelle et en maquette. Quel travail !
Performance d’autant plus remarquable que Leloup assumait presque toutes les tâches avec le concours du studio Leonardo pour les couleurs, elles-mêmes de bonne qualité selon les standards de l’époque.
L’auteur de ces lignes retiendra particulièrement, outre l’Orgue du Diable, le fascinant Message pour l’éternité, les palpitants et émouvants Trois soleils de Vinéa (n°6), sans oublier la très touchante Frontière de la Vie, ou la déchirante Fille du Vent.
-Des Archanges de Vinéa à l’Intelligence intemporelle (n°13 à 32), on assiste au lent et triste déclin d’une œuvre, toujours portée à bout de bras par un auteur courageux et endurant, mais dont les capacités ont fini par atteindre leurs limites.
Les histoires deviennent de plus en plus tarabiscotées et ennuyeuses, au point qu’on les a oubliées à peine a-t-on terminé de les lire, déçu de constater que les quelques bonnes idées de départ ont été bien mal exploitées. Les personnages finissent par tous se ressembler, tels des mannequins androgynes ne disposant que d’une gamme limitée de visages et de coiffures. La représentation humaine n’a jamais été le point fort de Roger Leloup, et c’est là que le graphisme se dégrade le plus, au point d’en être carrément hideux dans les tous derniers albums. Les personnages perdent tout relief, yeux et visages sont mal proportionnés, et ils deviennent encore plus raides que les robots qui envahissent les dernières histoires. Les décors et les véhicules finissent également par souffrir de la faiblesse grandissante d’un auteur qui aurait dû se résoudre depuis longtemps à prendre sa retraite.
Pour écrire cet article et terminer ma collection, je me suis obligé à acheter les n°29, 30 et 31, et escomptait me procurer le 32 à sa sortie, fin août 2026. Mais l’écoeurement fut tel que je me suis contenté de le parcourir en librairie, pour constater que le navire avait achevé de sombrer. Quelle tristesse ! Il est vraiment temps de raccrocher, Roger…
Principaux thèmes.
Le triomphe de la technologie.
En cette décennie 2020, marquées par les ravages du téléphone portable sur les cerveaux et l’inquiétude quant aux retombées du développement de l’intelligence artificielle sur l’économie et la société des pays développés, la technophobie semble avoir de beaux jours devant elle. Les années 1970-80, période de l’apogée des aventures de Yoko Tsuno, n’étaient pas en reste non plus , comme en témoignent des films très anti-robots comme Mondwest et sa suite Futureworld, sans oublier l’incontournable Terminator. Mais l’oeuvre de Roger Leloup ne s’inscrit pas dans cette tendance.
D’une manière générale, la science-fiction qui est la sienne reste résolument optimiste, qu’il s’agisse des réalisations humaines ou de la science extra-terrestre. Certes, il y a toujours un péril quelque part, sinon il ne se passerait rien d’intéressant. L’ordinateur géant utilisé par les Vinéens dans le Trio de l’Etrange finit ainsi par donner naissance à une sorte de créature parasite dotée de libre-arbitre et animée de mauvaises intentions, faisant du vilain Karpan son exécuteur des basses oeuvres. Ce sera peu ou prou le même problème dans les Trois soleils de Vinéa, avec la tyrannie du « Guide Suprême », où une super-mémoire censée conserver les qualités des plus grands savants de la planète se transforme elle-aussi en personnalité autonome, soucieuse avant tout de dominer au nom d’un bien commun défini par elle-même.
Mais qu’il s’agisse d’intelligence humaine mise en boîte, de cerveaux électroniques ou de robots autonomes, la solution finit toujours par être trouvée, et c’est la technologie qui permet la victoire du Bien. La plupart des robots humanoïdes sont en effet plutôt sympathiques, et ne cherchent jamais à exterminer les Humains. Dans les Archanges de Vinéa, leur mission est avant tout de protéger des jeunes gens mis en hibernation des mauvaises intentions d’une reine tyrannique (qui se révélera être un robot, elle aussi).
L’intelligence artificielle nommée Akina, qui apparaît dans Les exilés de Kifa, est une précieuse auxiliaire de pilotage, aussi fiable que loyale, humanisée par un visage de synthèse apparaissant sur un écran. C’est une sorte d’Alexa ou de Siri à la sauce vinéenne, qui a cependant la bonne idée de ne pas trop se mêler de tout ce qu’elle entend. Yoko lui fait tellement confiance qu’elle la télécharge sur son avion russe, le « Tsar », récupéré dans l’album Le Septième Code.
Tout comme dans les aventures de Blake et Mortimer, la science n’est finalement que ce que les Humains en font, pour le bien ou le mal. Dans La Spirale du temps (n°11), on apprend que la Terre sera anéantie dans le futur (en l’an 3872 pour être exact) par une effroyable « bombe à contraction », dont les origines seront à chercher du côté d’une entité extra-terrestre tombée sur terre bien avant notre époque, et dénichée malheureusement par les Japonais pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Mais qui va nous délivrer de ce péril ? Une machine à voyager dans le temps inventée dans ce même futur, qui permettra à Yoko de conjurer le fléau à sa source. C’est parfois le mal lui-même qui se charge de faire le ménage, comme dans Le Feu de Wotan, où des méchants tentent de s’emparer d’un système de récupération de l’énergie de la foudre pour en faire une arme absolue. Ils en seront les premières victimes.
Le plus souvent, les scientifiques mis en scène par Leloup ne sont pas mal intentionnés, au contraire. Si l’on reste sur Terre (nous verrons plus loin, dans une partie spécifique, ce qu’il en est des Vinéens), on peut prendre divers exemples :
-le facteur d’orgues Helmut Hartmann, créateur de l’Orgue du Diable au XVe siècle, puis le paisible Otto Meyer, qui a retrouvé son invention cinq cents ans plus tard, n’étaient animés que par leur passion : la musique...et ont été dans les deux cas victimes de leur entourage.
-le docteur Schultz, dans la Frontière de la vie, prélève certes du sang à Ingrid Hallberg sans son consentement (ou plutôt envoie sa nièce Eva jouer les vampires), mais c’est pour une bonne cause : ramener à la vie sa fille Magda, maintenue en hypothermie profonde depuis un bombardement allié sur la ville de Rothenburg, en 1945.
-le docteur Webbs, dans la spirale du Temps, pense sincèrement tirer un profit sans trop de nuisances des formidables connaissances de l’entité extra-terrestre qu’il nourrit au coeur de la Montagne du Dragon, sur l’île indonésienne de Sulawesi. Néanmoins, tel l’apprenti-sorcier, il finira mal.
La rigueur scientifique, ou du moins le souci de donner un vernis crédible à la SF sauce Leloup, tend toutefois à se dégrader (tout comme la qualité d’ensemble de la série) à partir du n°16 (le Dragon de Hong-Kong, déjà cité), et surtout du n°17, Le matin du monde, où l’on voit surgir des ptéranodons à Bali au XIVe siècle ! Monstres géants naturels ou artificiels et savants-magiciens-sorciers de plus en plus loufoques commencent à proliférer, ainsi que des créatures robotiques tenant largement de l’ange, du lutin ou de l’elfe. Avec l’âge, dans un processus qui semble relever de la régression infantile, la passion du merveilleux a envahi l’esprit de l’auteur au détriment de ce qui faisait jusque-là l’intérêt de son œuvre.
Voyages, voyages…
Le moins que l’on puisse dire, avec Yoko Tsuno, c’est que l’on voit du pays ! Une quinzaine sur Terre, et quelques planètes, dont certaines dans une autre galaxie. Plutôt dépaysant, même si l’on relève quelques constantes et lieux privilégiés, qui sont évidemment ceux de l’auteur. Le nombre total de lieux visités en surface (car on verra que Yoko se balade beaucoup sous terre ou sous l’eau) s’élève selon mes estimations à 39, sur 32 albums au total.
Les statistiques sont les suivantes :
-L’Europe arrive largement en tête (48 % des récits), avec une prédominance de l’Écosse (où Yoko finit par élire domicile à partir de l’opus 25 (La Servante de Lucifer) et de l’Allemagne (Rhénanie surtout).
-L’Asie, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ne représente que 23 % des histoires, le pays d’origine de Yoko n’apparaissant qu’une fois, soit quatre fois moins que la Chine (Hong Kong inclus).
-L’espace extra-terrestre, de la banlieue de notre planète à la galaxie M-33 (région d’origine des Vinéens), compte également pour 23 %
-Le monde souterrain (grottes, bases secrètes et autres lieux enfouis) pèse également très lourd : 40 % des albums.
-Yoko aime aussi voyager sous l’eau, dans un vaisseau ou en tenue adaptée : c’est le cas dans plus de 15 % de ses aventures.
Et n’oublions pas les voyages temporels, qui tendent à se multiplier après l’arrivée du « translateur » de Monya. On relève ainsi neuf escapades dans le passé, mais aucune dans le futur, notre héroïne ne semblant pas trop curieuse de voir ce que nous réserve l’avenir (et je dois dire qu’au vu de l’évolution de notre monde, je n’y tiendrais pas trop non plus). Les époques visitées sont respectivement, dans l’ordre des albums :
-L’île de Sulawesi (Indonésie) en 1943, sous l’occupation japonaise. (n°11)
-Bali, en 1350 (n°17)
-Bornéo, en 1520 (idem)
-Bruges, en 1545 (n°20)
-Région de Guilin, en Chine, en 1021 ( à deux reprises, dans La Jonque céleste, puis La Pagode des Brumes, n°22 et 23).
-Dans l’Écosse de 1934 (n°26)
-Même région, mais en 1935 (n°29)
-Idem, au XIIIe siècle (n°31).
Remarquons au passage que les aventures de Yoko Tsuno prennent bien garde d’éviter les sombres aspects de certaines périodes (ce qui était le cas de pas mal d’autres BD de la même génération). La deuxième guerre mondiale et les régimes totalitaires, qui ont pourtant inspiré bien d’autres auteurs, ont été traités avec beaucoup de pudeur par Roger Leloup dans les rares albums qui y font allusion.
Dans La fille du vent, les combattants japonais sont avant tout des patriotes, morts pour leur pays, comme l’équipage du cuirassé « Yamato », coulé le 7 avril 1945, dont l’épave sert de support à la base sous-marine du vilain Ito Kazuky. Celui-ci s’entend dire par Yoko : « Les 2498 morts du Yamato vous jugent ! Vous souillez leur sanctuaire ! » (n°9, p.36) Quant à l’ancien kamikaze Aoki, père de substitution de l’héroïne, il réalise son rêve en se sacrifiant pour le Japon, vingt-quatre ans après sa première mission ratée. Il ne s’agit pas cette fois d’aller se jeter sur un navire américain, mais de se faire sauter au centre d’un typhon menaçant les côtes japonaises pour mieux le disloquer.
Image très lisse de l’armée impériale, plus ou moins confirmée lors de l’épisode où Yoko rencontre son grand-oncle Toshio, colonel basé en Indonésie en 1943 (La Spirale du Temps). Certes, le tonton a sous ses ordres un lieutenant brutal et corrompu, mais à aucun moment il n’est fait allusion aux cruautés commises par les forces du Tenno en Asie du Sud-Est (4 millions de morts estimés rien qu’en Indonésie, excusez du peu !) Mais bon, je veux bien croire que tous les Japs n’étaient pas des salauds…
Quant à la période nazie en Allemagne, circulez y’a rien à voir ! Les seuls crimes évoqués sont ceux des alliés avec le bombardement de Rothenburg, dans La Frontière de la Vie. L’histoire du Feu de Wotan aborde bien de « dangereuses expériences » effectuées dans les années 1930, mais cela s’arrête là. Reste quand même l’épave d’un sous-marin allemand, gisant au fond de l’Amazone (Le Septième Code) avec son mystérieux « trésor », que veut récupérer Krüger, le petit-fils du commandant dudit submersible (véritable caricature d’officier prussien à la retraite: chauve, borgne, et balafré). Le lecteur pressent une histoire classique de secret nazi mis à l’abri en Amérique du Sud, mais l’auteur va vite nous embarquer loin de cette piste dans un scénario confus, caractéristique de sa basse période.
Ceci dit, au vu de la masse de BD « engagées » qui envahissent aujourd’hui nos librairies, il est parfois reposant de ne pas voir systématiquement exploités certains filons idéologiques à la mode, imprégnés de repentance obligatoire. Leloup dévoile d’ailleurs son agacement envers le « politiquement correct » dans une courte scène du 29e opus (Anges et Faucons, p.14). Bonnie, l’amie métisse de Yoko, y fait état des problèmes que lui ont causé ses origines dans la bonne société écossaise des années 1930 : « J’étais l’erreur africaine de leur défunt frère, et pour les autres, un thé au lait mal mélangé.
-Cesse tes complaintes raciales, lui répond Yoko, tu es un café kényan très réussi !
-Un café au lait, corrige Bonnie.
Mais la plus intéressante réussite de Roger Leloup consiste en la création de tout un univers, à savoir la civilisation vinéenne, à laquelle nous allons consacrer la partie suivante.
Aux confins de la science et du merveilleux : Vinéa et les Vinéens.
Aux sources de la création : une vieille publicité.
Si l’on en croit certaines sources (comme Babelio) consacrées à Leloup et son œuvre, le nom de Vinéa aurait été inspiré à l’auteur par une affiche publicitaire pour la crème Nivéa présente dans le salon de coiffure tenu par ses parents. Avec le temps et sous l’effet de la lumière, la qualité de l’image s’est dégradée, donnant à la jeune fille qui y figurait un teint bleu pâle.
Et voilà comment, en échangeant deux lettres, on peut avoir l’idée d’une planète et d’un peuple extra-terrestre…
L’histoire de Vinéa et de son peuple.
Vinéa est une planète située dans une autre galaxie, à deux millions d’années-lumière de la Terre. Pas de chance pour elle, les deux soleils (une étoile géante rouge et une petite bleue) autour desquels elle gravite se mirent peu à peu à se rapprocher l’un de l’autre. Ceci eut pour effet de renforcer la puissance gravitationnelle du double soleil, et d’attirer vers lui Vinéa, où la température monta de telle sorte que la vie en surface y devint impossible. Les Vinéens furent donc obligés de se réfugier dans des cités souterraines, mais il apparut au fil du temps que la planète allait être détruite par la collision imminente des deux soleils. Les Vinéens construisirent donc des vaisseaux spatiaux géants, devant transporter vers d’autres mondes des milliers d’entre eux, les plus jeunes en priorité, placés en hibernation. Sur cent vaisseaux prévus, seuls onze purent partir dans des directions différentes, laissant derrière eux un monde à l’agonie.
La onzième de ces arches vinéennes atteignit la Terre il y a 400 000 de nos années. Au vu de leurs immenses capacités technologiques, il paraît étrange que les Vinéens n’aient pas choisi de s’emparer purement et simplement d’une planète qui n’était peuplée, à l’époque, que de quelques centaines de milliers d’hommes de Néandertal ou de Denisova. Mais, d’après Khany, qui raconte cette histoire à Yoko dans le 1er opus, les Vinéens sortis de leur hibernation avaient été « trop longtemps conditionnés par leur existence souterraine, et devaient, pour s’adapter à leur nouvelle planète, repartir d’une vie similaire. »
C’est ainsi qu’ils colonisèrent notre monde par en-dessous, faisant en sorte de rester cachés des Humains, qui continuèrent leur évolution en surface sans se douter de rien, hormis quelques interactions sans grandes conséquences, la plus sérieuse ayant été résolue de justesse dans le 3e album (La Forge de Vulcain). Les Vinéens établirent également d’autres bases dans notre système solaire, sur la Lune, Mars, et la banlieue de Saturne. Les systèmes de brouillage radar de leurs astronefs leur permirent, là encore, d’échapper au regard des Humains, lorsque ceux-ci parvinrent à un âge technologique plus avancé.
Il fallut attendre les années 1970 de notre calendrier pour que les Vinéo-terriens puissent tenter un retour vers leur système d’origine, via un extra-ordinaire « tube spatial » permettant de dépasser la vitesse de la lumière et de couvrir la distance Saturne-Vinéa en deux mois (cf album n°6).
Et là, surprise : Vinéa a survécu ! Les deux soleils ont finalement stabilisé leur position à une distance raisonnable, permettant à la vie de renaître sur la planète mère. Toutefois, celle-ci ne tourne plus sur son axe et présente toujours la même face au soleil, coupant la planète en deux zones, l’une aride, l’autre glaciale. Mais les Vinéens restés sur place, sortis de leurs refuges souterrains, ont édifié une immense barrière climatique à l’interface des deux zones, en créant ainsi une troisième, tempérée et propice à la vie. La mise en service de satellites-miroirs, sorte de petits soleils artificiels, permettra de rendre plus habitable la partie glacée de Vinéa.
Après la chute du Guide Suprême, qui régnait sur la planète, les Vinéo-terriens commenceront à se réinstaller dans leur monde d’origine, qu’il faudra toutefois partager avec les descendants de ceux, plus nombreux, qui n’en étaient jamais partis.
Petite présentation des Vinéens.
Si l’on doit classer les Vinéens dans le catalogue des « races » ou « espèces » extra-terrestres dressé par les amateurs d’ufologie ou de SF, les amis de Yoko pourraient appartenir à la famille des « Nordiques » : parfaitement humanoïdes par leur morphologie, de taille équivalente à la nôtre, avec une prédominance de cheveux blonds ou châtain clair, le visage glabre. Les rares individus à poil noir, portant barbes, barbiches ou moustaches sont presque tous moches et méchants.
Leurs relations familiales sont assez proches des nôtres, semblant toutefois se limiter à un simple noyau parents/enfants. Chose remarquable, on ne voit jamais dans l’oeuvre de Leloup de scènes de foule, ou de rassemblement regroupant des personnes de tout âge pour des cérémonies ou des fêtes. Il ne semble exister non plus aucune œuvre d’art, ou d’activités de loisirs. Chacun va et vient à la tâche qui lui est assignée, les enfants étant mis à part dans des sections éducatives techniques, en attendant leur affectation à tel ou tel poste. De fait, la société vinéenne a tout de la fourmilière ou de la ruche, peuplée de créatures affairées, sérieuses, portant des vêtements de même coupe ne variant que peu en couleur.
Pol ne peut s’empêcher remarquer cette similitude, lors de la visite du coordinateur central, l’ordinateur géant qui gère la base souterraine découverte par le trio de l’étrange, dans l’album éponyme (n°1, pp. 31-32). S’adressant aux jeunes filles occupées à l’élimination des « interférences magnétiques parasites » de la machine, il les salue ainsi :
« Coucou ! Bonjour, jolies butineuses ! »
Ce qui lui vaut d’être illico embarqué par les ouvrières et jeté dans le vide, n’évitant la chute mortelle que par l’activation automatique d’un coussin magnétique de protection. On ne rigole pas avec les micro-agressions chez les Vinéens ! Et l’explication donnée par Khany à cette attitude pour le moins brutale n’est guère convaincante : vivre sous terre les aurait rendues hargneuses...
D’une manière générale, les Vinéens expriment peu leurs émotions, hormis quelques larmes. Ils ne rient jamais, et se mettent rarement en colère (sauf les méchants à poil noir cités plus haut). Sans doute l’environnement très artificiel et un tantinet déprimant dans lequel ils évoluent depuis des millénaires a-t-il peu à peu contribué à en faire des machines vivantes. Et peut-être y-a-t-il aussi des traitements anti-dépressifs très efficaces chez les Vinéens.
Autre chose étrange : pas de vieux Vinéens, du moins dans les cités que ceux-ci ont construites. La seule personne âgée que l’on rencontre apparaît au début des Archanges de Vinéa (pp 4 à 6). Elle vit dans un misérable abri de pêcheurs, sur la rive d’une mer ou d’un grand lac de la zone tempérée de la planète. Aucune explication cette fois, à la remarque de Yoko quant à la pauvreté de la vieille femme :
« Quelle misère, en regard de votre haute technicité ! »
Faut-il en déduire que la civilisation vinéenne se débarrasse de ses vieux en les expulsant des villes ? Non, car la vieille en question avait deux fils qui vivaient avec elle avant de disparaître. Sans doute s’agit-il de Vinéens ayant choisi une forme de liberté, le payant d’un mode de vie infiniment plus fruste que celui de leurs congénères citadins. Mais quid des vieux chez ces derniers, alors ? On ne peut que se livrer à des hypothèses :
-soit les Vinéens, du fait de leur science très avancée, ont fait en sorte d’atténuer les ravages du temps, voire de les supprimer. Se pose alors le problème de l’immortalité… On reste peut-être jeune en apparence, jusqu’à atteindre une limite physiologique indépassable, et là, on trépasse d’un coup.
-soit ils éliminent les gens ayant atteint un certain âge, comme dans l’Âge de Cristal. (Mais Khany s’est bien gardée de le dire à Yoko).
-soit ils les parquent dans des asiles futuristes avec un personnel robot pour s’occuper d’eux.
J’opterais plutôt pour la première hypothèse, mais il en reste une autre, qui ne la contredit pas : Roger Leloup, déjà peu doué pour dessiner les gens, l’était encore moins pour représenter les vieux.
Ni dieux ni maîtres ?
Pour les dieux, c’est vite vu : les Vinéens que fréquente Yoko ne semblent pratiquer aucune religion, n’invoquant de temps à autre qu’une mystérieuse « Suprême Puissance », sorte de Grand Horloger à la sauce extra-terrestre. Mais aucun rite, aucun temple ne vient matérialiser cette croyance dans la vie quotidienne. Tout au plus trouve-t-on un semblant de cérémonie religieuse au sein de la communauté ouvrière d’Ixo, chargée de ravitailler en énergie Shyra, sa cité d’origine, lorsque vient le moment d’envoyer à celle-ci le flux salvateur (La Lumière d’Ixo, pp 22-23). Alors qu’un certain Sikan est en train de jouer les maîtres de cérémonie, il est interrompu par Myrka, laquelle est accusée de « blasphémer » en un « instant sacré ». Elle réplique ainsi : « Le retour de Shyra tient de la mécanique sidérale et non du divin ! » Le lecteur aura compris que Roger Leloup est avant tout un matérialiste.
À mentionner toutefois le culte du Guide Suprême, considéré comme un dieu par les Vinéens restés dans leur monde d’origine, qui est évoqué brièvement à la fin des Trois soleils de Vinéa. Nous ne verrons rien de ladite religion, que les Vinéo-terriens se garderont bien de combattre au nom du respect des croyances et de l’unité que celle-ci a créé. Ils édifieront même une gigantesque tour-pyramide, comparable à celle du défunt techno-tyran, pour renforcer le lien entre les émigrés de retour au bercail et leurs frères de la planète-mère (n°8).
Restent à savoir qui sont les maîtres, ou en quoi consiste le système politique de Vinéa. Lorsque Yoko et ses amis découvrent pour la première fois les Vinéens vivant sous la surface de notre monde, ceux-ci sont apparemment dirigés par « le Centre », ce fameux super-ordinateur dont la jeune Japonaise leur révélera les fâcheux dysfonctionnements. Il me semblait, de mémoire, qu’il existait un « grand conseil de Vinéa », mais je n’en ai pas retrouvé trace à la relecture des albums. Sans jamais en avoir le coeur net, le lecteur ne peut que supposer que les Vinéens ont opté, d’une manière ou d’une autre, pour une technocratie, une République de Savants platonicienne, apparemment plus efficace que nos bien imparfaites et fragiles démocraties libérales reposant sur le respect affiché des libertés individuelles.
Rien de tel, comme nous l’avons vu, dans cette société d’hommes-insectes et collectivisée, où la notion d’entreprise privée est inexistante. Les Vinéens pratiquent en effet un techno-communisme, où toutes les richesses, les connaissances et les savoir-faire sont mis au service de la collectivité, qui sera mise au travail selon des plans à long terme conçus dans l’intérêt général. Pas de délinquance ou de criminalité, hormis les accès d’hubris de quelques-uns, et la répression des déviants se limite à l’exil ou la mise en hibernation. Aucun baratin idéologique ou propagande n’est nécessaire dans cette utopie réalisée, que Marx ne renierait pas. Mais bon, ça fait moyennement envie quand même...
Les réalisations technologiques des Vinéens : du classique, du fantastique et un paradoxe incroyable.
Elles sont innombrables et somme tout assez classiques dans le domaine de la Science-Fiction : ordinateurs, robots, vaisseaux spatiaux à réacteurs photoniques, engins à propulsion électro-magnétique (les « magnétoporteurs »), découpeurs laser, désintégrateurs, appareils de communication permettant de comprendre toutes les langues, capsules d’hibernation, nourriture compactée en petits biscuits ou sous forme de liquide nutritif (pour la gastronomie, on repassera, mais on a vu ce qu’il en était plaisirs de l’existence chez les Vinéens). Et l’énergie nécessaire à tout ça ? Des panneaux solaires ultra-performants, de la géothermie, et même des grands moulins à vent (sur Vinéa). Que du renouvelable ! Qui a dit que l’écologie nous ramènerait à l’âge de pierre ? Hum... en fait, il y a aussi la nécessité d’une énergie « inconnue » pour certaines choses, comme celle que nous allons voir. Je me disais aussi.
Le plus original réside dans doute dans le « tunnel spatial » évoqué plus haut. Comme nous l’explique Khany, dans l’album n°6, p.11, ce tube est un « faisceau circulaire d’ondes imperméables à la lumière », reliant deux stations jumelles qui ont mis la bagatelle de deux millions quatre cents mille ans à étirer leur truc, « comme une araignée tisse son fil. » Et comme il n’y a plus de lumière du tout dans le tube, on peut donc dépasser la vitesse de la lumière ! Cela me paraissant encore plus fumeux que la physique quantique et son chat de Schrödinger, j’ai posé la question à Gemini, l’IA de Google, qui est un peu notre Guide Suprême low-cost, à nous autres Terriens primitifs.
Eh bien non, a priori, ça ne marcherait pas. En tout cas, on ne pourrait pas envoyer par ce moyen des navettes à propulsion magnétique, avec une cargaison et des passagers. Nous sommes donc ici dans le fantastique ou le merveilleux, plus que dans la science-fiction réaliste.
Finissons par un paradoxe étonnant, apparaissant dans La Forge de Vulcain, p.18, où le lecteur abasourdi découvre que les contrôles télévisés vinéens ne sont pas en couleur ! C’est aussi absurde que dans l’uchronie de Philip K. Dick, Le Maître du Haut Château, dans laquelle les nazis, qui dominent le monde et ont envoyé des hommes sur la Lune et Mars avant 1962, ont été infoutus de développer la télévision (domaine où les Allemands étaient pourtant pionniers dans les années 1930). Pour Roger Leloup, cette aberration n’a sans doute pour but que d’expliquer comment Yoko, déguisée en vinéenne, pourra passer les contrôles sans se faire repérer par sa couleur de peau. Mais bon, c’est quand même un peu gros, Roger…Nous t’excuserons en nous disant qu’un peuple aussi tristounet que les Vinéens n’a pas peut-être pas besoin de télé en couleur.
Galerie de portraits : les amies et ennemis de Yoko Tsuno.
« Les amis »
L’amitié étant la première motivation de Yoko Tsuno, la liste complète de ses amis (ou plutôt de ses amies, tant les femmes y sont nombreuses) serait très longue et un rien pénible, compte tenu de la fadeur de bon nombre des heureuses rencontres de notre héroïne. Nous ne retiendrons ici que les figures principales apparaissant dans plusieurs albums, dans l’ordre chronologique. Ses deux faire-valoir Vic et Pol ont été présentés plus haut.
-Khâny : jeune Vinéenne intelligente, jolie et efficace. Semble être la femme à tout faire des autorités de son peuple. Ne tombe pas aussi facilement dans la sensiblerie que son amie japonaise, mais peut aussi verser sa petite larme à l’occasion. Capable aussi de se rebiffer et de gifler l’ignoble Karpan. La magie de l’hibernation a joué quelques tours à sa famille, puisqu’elle va se voir flanquée d’une sœur jumelle beaucoup plus jeune qu’elle, car réveillée bien plus tard, et d’une mère du même âge, conservée en l’état sur Vinéa pendant deux millions d’années ! Si on y ajoute un père dont l’esprit-mémoire a été préservé dans un disque dur, il y a de quoi être pris de vertige.
-Poky : la sœur jumelle de Khâny, éternelle petite fille de la saga de Yoko. Mignonne, pas trop capricieuse, elle peut parfois servir à autre chose qu’à se faire enlever par les méchants.
-Ingrid Hallberg : l’amie allemande, brillante organiste, jolie blonde et copie presque conforme de Khâny, avec des tresses de Gretchen et une peau rose. Roger Leloup s’est inspiré pour la créer de la pianiste et hautboïste autrichienne Ingrid Haebler. Yoko lui sauve la vie après une tentative d’assassinat à bord d’un navire fluvial remontant le Rhin, et résoudra l’énigme de la mort de son père.
-Monya : l’amie du futur (du XXXIXe siècle), apportant à notre amie le « translateur temporel ». C’est une petit brune gentille et courageuse, orpheline elle aussi, qui sera adoptée par un oncle de Yoko installé à Bornéo.
-Cécilia : jeune Écossaise (encore une orpheline), victime d’une sombre machination à base de faux fantôme, dans La Proie et l’ombre. Sauvée par Yoko, bien sûr, qui en sera remerciée par le don d’un charmant cottage situé près du château de son amie.
-Rosée : toujours une orpheline, chinoise de Hong-Kong cette fois. Sait charmer un monstre aquatique mutant en jouant de la flûte. Petite fille sans grande personnalité par ailleurs, que Yoko va adopter après la mort de son grand-père et dernier parent vivant.
-Myna : robot-poupée de l’espace, un rien facétieuse. Semble avoir été créée pour faire plaisir à un public plus jeune.
- Sin-Yi : encore une enfant perdue, mais princesse chinoise venue du XIe siècle, excusez du peu. Gamine capricieuse et désagréable, devra être rééduquée comme il convient.
-Emilia : pour une fois, pas complètement orpheline, mais c’est tout comme, vu que son père semble l’avoir abandonnée aux bons soins de Yoko. Une adolescente de 14 ans, russo-écossaise, à partir du numéro 24 (Le Septième Code). Plutôt garçon manqué, baroudeuse et grande gueule, excellente pilote et musicienne à ses heures.
-Bonnie : métisse britto-kenyane, elle aussi en mal d’une famille aimante, venue des années 1930. Toujours affublée d’un ridicule bandeau « ethnique », un peu gourde et froussarde, voire geignarde. Un personnage totalement inutile qui semble jouer le rôle de l’alibi noir d’une série peu portée sur l’exotisme trop foncé.
« Les ennemis »
Pas de grand méchant récurrent et vraiment charismatique ici, et c’est d’ailleurs ce qui manque cruellement aux aventures de Yoko Tsuno. Si l’on ne retient que ceux qui interviennent dans plus d’un album, on ne va pas bien loin. Pour tout dire, il n’y en a que trois : Karpan (n°1 et 3), Ito Kazuky (n°9 et 19) et Hégora (n°13, 18)
-Karpan : méchant barbu aux cheveux noirs et au nez busqué. Il n’aime pas les Terriens, et veut donner à son peuple trop longtemps enterré une place au soleil par la force. Ach, ein Lebensraum für Übermenschen ! Gravement blessé à la fin du Trio de l’étrange, il reprend du poil de la bête et prépare l’apocalypse dans la Forge de Vulcain. Tout ça pour finir balancé dans de la lave en fusion. Retourne en enfer, créature du diable !
-Ito Kazuky : homme d’affaires japonais peu scrupuleux, toujours impliqué dans des trucs louches. Dans la Fille du vent, il finance les travaux du père de Yoko visant à créer des typhons artificiels. Mais si M. Tsuno ne fait cela que pour pouvoir ensuite trouver un bon moyen de les détruire, le vilain Kazuky veut en faire une arme de guerre. Yoko et ses amis vont toutefois mettre un terme à ses funeste projets.
Mais cela ne semble pas avoir trop affecté les affaires de Kazuky San, qui revient dix albums plus tard, dans L’Or du Rhin, qui est le nom de son train de luxe en Allemagne. Cette fois, il est question d’une magouille financière et d’une sombre histoire criminelle où interviennent son frère jumeau et un robot nommé Koshi. Et cette fois, sa carrière s’arrêtera dans la cour du château du Pfalz, que l’on avait entrevu dans L’Orgue du Diable. Notons que si le personnage reste peu sympathique, il ne constitue pas pour autant l’incarnation du mal.
Entre ces deux albums, un autre Japonais peu reluisant apparaît dans le Canon de Kra (n°15) avec le dénommé Sakamoto, trafiquant d’armes et de déchets toxiques. Lui aussi finira mal.
-Hégora : reine robot d’une cité sous-marine de Vinéa, c’est un peu la mère fouettarde avec laquelle Yoko entretient des relations à la limite du sado-masochisme (du moins sur le plan psychologique). Elle ne revient dans un autre album que pour jouer les réparatrices de robots jouets, et finalement avouer à notre héroïne qu’elle veut être son amie, avant de tomber en carafe.
J’épargnerai au lecteur la longue liste des autres vilains, qui pour la plupart ne distinguent pas par leur charisme. Tous ou presque sont des hommes, à tel point que l’on peut se demander si Roger Leloup ne souffre pas de misandrie aiguë.
Conclusion :
En notre époque de féminisme triomphant (en Occident du moins, et peut-être provisoirement d’ailleurs), on ne peut que saluer la dimension pionnière de l’oeuvre de Roger Leloup, où les femmes occupèrent une place prépondérante à une époque où elles étaient reléguées le plus souvent à des rôles secondaires ou des figures sexy. L’importance des sentiments, notamment le besoin d’amitié de Yoko Tsuno, constitue également une constante originale dans un monde de BD dominé par l’aventure brute et le cynisme. Mais c’est aussi sa faiblesse, comme nous l’avons déjà souligné, car les bons sentiments basculent vite dans la mièvrerie, et ne sont supportés que par la grâce d’une excellente histoire. C’est malheureusement ce que l’auteur n’a plus été capable de faire au-delà du 12e album (un peu comme Jacques Martin, le maître de Leloup, avec Alix). C’est après celui-ci qu’il aurait peut-être fallu savoir dire « Sayōnara ».
ANNEXES
Jouons un peu avec Yoko Tsuno :
1) Yoco, avec un C et non un K, c’est :
a) une marque de jouets
b) une marque de vêtements
c) une marque de yaourts
2) Dans ce mini-récit paru dans Aventures électroniques, Yoko, rencontre une petite fille qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la future Poky, sans la peau bleue mais avec des fausses ailes. L’histoire s’intitule :
a) Cap 351
b) L’Ange de Noël
c) Du miel pour Yoko
3) Dans l’Orgue du Diable, sur quels animaux teste-t-on les pouvoirs de l’orgue ?
a) des rats
b) des chiens
c) des chauve-souris
4) Dans Message pour l’éternité, quels animaux transportait l’avion tombé dans un cratère, qui vont ensuite se multiplier et tenir compagnie au survivant de l’équipage ?
a) des babouins
b) des chats
c) des poules
5) Dans Les Trois soleils de Vinéa, quel aliment interdit Pol tente-t-il d’emmener avec lui dans l’espace ?
a) des chips
b) des paquets de biscuits au chocolat
c) des boîtes de cassoulet toulousain
6) Dans La Frontière de la Vie, comment la petite Magda se remet-elle à marcher après être sortie de sa bulle de survie ?
a) Pol l’habitue à manger de la crème glacée jusqu’à la rendre dépendante, puis la menace de l’en priver si elle ne marche pas.
b) Vic lui envoie des décharges électriques dans les jambes.
c) La vue d’avions dans le ciel réveille le souvenir du bombardement au cours duquel elle a été blessée, et elle se met à courir.
7) Dans Les titans, commence s’appelle le chef de la colonie d’insectes géants installée sur Vinéa ?
a) Le Grand Migrateur
b) Le Grand Manipulateur
c) Le Grand Criquet
8) Dans La proie et l’ombre, à quoi sert le faux fantôme de la mère de Cécilia ?
a) À la rendre folle
b) À la pousser au suicide
c) À l’attirer dans les ruines d’une abbaye pour qu’elle tombe dans un trou.
9) Dans les Exilés de Kifa, le méchant porte une robe de magicien et une cape noire. Il est bleu, chauve avec des oreilles pointues, et s’appelle…
a) Bogol
b) Magol
c) Gobol
10) Dans Message pour l’éternité, le Maléfice de l’Améthyste, et Anges et faucons Roger Leloup redonne vie à un même modèle d’avion de transport britannique des années 1930. Lequel ?
a) Le Handley Page HP 42 « Heracles », ou « Horus »
b) Le De Havilland DH 89 « Dragon Rapide »
c) Le Armstrong Withworth AW.27 « Ensign »
Solutions :
1) c
2) b
3) c
4) a
5) c
6) c
7) a
8) c
9) c
10) a. note : Chaque appareil de la série HP 42 -et sa dérivée HP 45- portait un nom, comme pour les navires, débutant par H (pour l’entreprise Handley-Page) et en rapport avec la mythologie gréco-romaine ou égyptienne. Dans Message pour l’éternité, l’avion est d’abord désigné sous le nom d’Héraclès, mais s’appellera en fait Horus lorsque Yoko le retrouvera. Probable étourderie de Leloup, qu’on lui pardonnera volontiers tant l’album est réussi (voir notation ci-après).
Notation subjective des albums :
1) Le Trio de l’Etrange : 9/10
2) L’Orgue du Diable : 10/10
3) La Forge de Vulcain : 9/10
4) Aventures électroniques : 7/10 (moyenne de plusieurs mini-récits)
5) Message pour l’éternité : 10/10
6) Les 3 Soleils de Vinéa : 10/10
7) La Frontière de la Vie : 9/10
8) Les Titans : 8/10
9) La Fille du Vent : 9/10
10) La Lumière d’Ixo : 8/10
11) La Spirale du Temps : 9/10
12) La Proie et l’Ombre : 8/10
13) Les Archanges de Vinéa : 6/10
14) Le Feu de Wotan : 7/10
15) Le Canon de Kra : 6/10
16) Le Dragon de Hong Kong : 4/10
17) Le Matin du Monde : 4/10
18) Les Exilés de Kifa : 3/10
19) L’Or du Rhin : 5/10
20) L’Astrologue de Bruges : 5/10
21) La Porte des Âmes : 3/10
22) La Jonque Céleste : 4/10
23) La Pagode des Brumes : 4/10
24) Le Septième Code : 4/10
25) La Servante de Lucifer : 3/10
26) Le Maléfice de l’Améthyste : 4/10
27) Le Secret de Khany : 3/10
28) Le Temple des Immortels : 3/10
29) Anges et Faucons : 2/10
30) Les Gémeaux de Saturne : 2/10
31) L’Aigle des Highlands : 2/10
32 ) L’Intelligence Intemporelle : non noté, car pas vraiment lu tant il m’a paru rébarbatif.

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